3. La production du fer en Gaule du Nord et en Rhénanie romaine: typologie des zones de réduction

Déjä en 1983 une première tentative d’établir une typologie des zones de production de fer avait été entreprise pour les sites sidérurgiques de la Bretagne romaine (Cleere 1983). Les progrès récents de la recherche relative à la sidérurgie antique dans certaines régions de la France ont permis de préciser et d’affiner cette typologie dans son application à la Gaule (Mangin et alii 1992, 230s.; Mangin et alii 1995, 182s.). Il est par conséquent désormais possible de distinguer en Gaule quatre types différents de zones de production sidérurgique primaire, à savoir:

Tout en permettant de préciser la typologie des zones de production, les progrès dans nos connaissances sur la sidérurgie antique en Gaule ont également affecté de manière sensible la carte archéologique des zones productivesconnues (Faivre et alii 1995; Serneels/Mangin 1996). Certaines régions ont révélé une richesse insoupçonnée en vestiges antiques, comme p. ex. le Morvan (Mangin et alii 1992), le pays biturige (Dumasy 1994) ou le Jura suisse (Eschenlohr 1994 et 1995). D’autres par contre, pendant longtemps supposées avoir été de grandes régions productives à l’époque romaine, s’avèrent en réalité riches avant tout de vestiges sidérurgiques médiévaux.

Malgré les disparités de la recherche constatées pour sur les différentes régions concernées par notre étude, il s’avère nécessaire d’apporter certaines modifications également à la carte des zones sidérurgiques du Nord de la Gaule et de la Rhénanie (voir fig. 1). En effet, il est aujourd’hui possible d’affirmer que la production de fer en Gaule du Nord et en Rhénanie relève à l’époque romaine seulement des deux dernières catégories de la typologie sus-mentionnée, à savoir des zones sidérurgiques de faible importance respectivement des zones à production sidérurgique diffuse.

En effet, contrairement à ce qui fut admis pendant très longtemps, les travaux de M. Leroy ont permis de montrer que la Lorraine antique ne constituait pas un district sidérurgique moyen voire important, mais que la sidérurgie antique y ressortissait en fait à une petite production diffuse, essentiellement liée aux travaux postérieurs à la réduction (Leroy 1997, 216s.).

Il est très probable qu’un programme de recherche intégré similaire à celui effectué en Lorraine entraînerait une révision semblable de notre perception pour la région de l’Entre-Sambre-et-Meuse, considérée jusqu’à présent par la recherche comme district sidérurgique majeur durant l’antiquité romaine: « L’extension prise par l’industrie métallurgique est prouvée par les nombreux sièges sidérurgiques identifiés dans l’Entre-Sambre-et-Meuse et l’Ardenne. On n’est plus ici en présence du labeur isolé d’un pauvre artisan (à la fois mineur, fondeur, forgeron et armurier) et de ses appareils primitifs et restraints, mais devant l’activité d’ouvriers nombreux réunis dans de vastes exploitations et se partagant le travail. Il est permis de voir dans de telles entreprises une sorte de prélude à notre grande industrie métallurgique actuelle» (Collon-Gevaert 1951, 43).

Cette appréciation remonte aux premiers travaux consacrés dans la deuxième moitié du XIXe siècle à la sidérurgie ancienne en Belgique (Tahon 1886, Mahieu 1895), elle a ensuite été reprise par des générations successives de chercheurs (voir e.a. De Meyer 1933; Collon-Gevaert 1951, 43s.; De Laet/Van Doorselaer 1969; Van Doorselaer 1971; Es 1981, 242; Wightmann 1985, 139ss.; Gechter 1993, 165; Bonenfant/Defosse 1994, 269) sans que des éléments nouveaux n’aient permis d’en vérifier la validité.

En réalité le postulat de l’existence d’un district sidérurgique majeur dans l’Entre-Sambre-et-Meuse à la période romaine repose sur une base documentaire à la fois ancienne, lacunaire et imprécise et par conséquent d’une interprétation difficile. Rien ne permet par exemple d’affirmer que les quantités considérables de scories anciennes, les fameux «crayats de Sarrasins», réutilisées dans les établissements sidérurgiques de l’Entre-Sambre-et-Meuse au cours du XIXe siècle, aient été pour une partie notable les vestiges d’une activité sidérurgique antique. En l’absence de preuves voire simplements d’indices concluants, il est au contraire bien plus vraisemblable d’y voir, à l’instar de la situation lorraine, les résidus de l’activité métallurgique intense attestée dans la région tout au long du moyen âge et de la période moderne (Gillard 1971). Quant aux vestiges d’installations productives découverts en nombre assez important au cours du XIXe siècle et pour lesquels une datation romaine fut proposée (p. ex. Berchem 1872; Tahon 1886, Mahieu 1895), la prudence s’impose également à leur égard. Parmi les nombreux bas fourneaux découverts au cours du XIXe siècle, aucun n’a livré du matériel romain et très rares sont ceux qu’il est au moins possible de mettre avec un certain degré de vraisemblance en rapport avec des structures d’habitat romaines (Béquet 1902).

Dans le même contexte, il est également intéressant de noter que les recherches récentes n’ont pu révéler qu’un seul bas-fourneau de réduction, celui de Sautour, dont la datation à l’époque romaine semble certaine (Bonenfant/Defosse/Fontana 1986; Defosse 1986, Defosse 1988, Defosse-Bonenfant 1991, Bonenfant/Defosse 1994, 169).

Par conséquent, en vue du nombre très restraint des structures de production sidérurgiques de l’Entre-Sambre-et-Meuse attribuables avec une certaine vraisemblance à la période romaine, il paraît injustifié de continuer à ranger cette région parmi les districts sidérurgiques moyens voire majeurs. Des recherches futures, établissant une chronologie plus précise des sites sidérurgiques effectivement romains, devront montrer si certaines parties de l’Ente-Sambre-et-Meuse constituent effectivement des zones sidérurgiques de faible importance où si – ce qui semble à l’heure actuelle plus vraisemblable – la sidérurgie antique dans son ensemble n’y relève que d’une production diffuse, au gré de besoins locaux plus ou moins ponctuels.

La même prudence s’impose par rapport à la zone productive de la forêt de Soignes, vieux domaine ducal de quarante-trois kilomètres carrés situé au sud-est de Bruxelles. Des prospections systématiques effectuées au début du siècle ( Vincent 1911) avaient permis d’y déceler un nombre important de vestiges sidérurgiques, mais rien ne permet à l’heure actuelle de les attribuer à la période romaine. Le deux sites de réduction fouillés dans le cadre d’un programme de recherche de l‘Université de Bruxelles ont par ailleurs pu être datés par C-14 au haut moyen âge (VIIIe respectivement Xe siècle, Bonenfant/Defosse 1994, 270). Pour l’instant, rien ne permet donc de conclure à l’existence de sites de réduction romains en forêt de Soignes.

Pour la partie orientale de la Belgique, certains chercheurs avaient cru pouvoir conclure, sur la base de faibles indices (quelques scories et fragments de parois de fours), à l’existence d’une production sidérurgique diffuse basée sur l’exploitation d’une limonite locale pauvre (De Laet/ Van Doorselaer 1969; Van Doorselaer 1971). Cette interprétation d’indices archéologiques par ailleurs peu nombreux doit cependant être révisée à la lumière des résultats des fouilles effectuées en Flandre depuis les années 1970. De très nombreux sites romains ont en effet livré depuis des indices d’activités métallurgiques, mais il s’agit dans tous les cas uniquement d’activités de transformation et non pas de réduction du fer.

Quant au régions rhénanes suffisamment bien prospectées pour pouvoir en dire quelque chose, elles aussi s’inscrivent sans difficulté dans la catégorie des zones sidérurgiques de faible importance voire même dans celle des régions à production diffuse.

Ainsi les prospections effectuées dans les années 1950 autour de Berg-Nideggen ont livré sur une surface de neuf km2 près de 100 «Pingen» (c.-à-d. des fosses d’extraction en surface de minerai de fer) et 10 villae, dont seule celle située au lieu-dit «Am Hostert», occupée du milieu du IIe au IVe siècle fit l’objet de fouilles (Petrikovits 1956 et 1958, Kunow 1994, 150s.). Comme la qualité médiocre des terres ne semblaient pas justifier une occupation aussi dense à l’époque romaine, v. Petrikovits avait avancé l’hypothèse d’une colonisation systématique de cette partie de l’Eifel en vue d’une exploitation des gisements de minerai de fer. Il est cependant important de noter que la datation des fosses d’extraction à l’époque romaine reste à vérifier, de même d’ailleurs que la datation des établissements ruraux non fouillés et donc connus uniquement par trouvailles de surface. A souligner également que dans le cadre des travaux seulement deux fours ont pu être découverts et fouillés. Ces fours, s’ils peuvent peut-être avoir été en relation avec des activités métallurgiques, ne sont cependant en aucun cas des bas-fourneaux de réduction.

De même les 20 km2 prospectés autour de Ahrweiler ont permis de détecter et de fouiller partiellement seulement sept unités de production (Kleemann 1966, 1971, Wegner 1990), alors que les 59 sites métallurgiques du plateau de Hürtgen se répartissent sur une surface d’environ 70 km2, les sites individuels étant par ailleurs relativement petits et ne comportant que quelques fours (Gechter 1993, 164).

Cette impression d’une production diffuse se renforce encore si on prend en compte la dadation des différents sites de production: entre le IIe et la deuxième moitié du IVe siècle pour ceux de Berg/Nideggen (Petrikovits 1956, 119), entre le début du IIe et le milieu du IIIe siècle pour ceux du plateau de Hürtgen (Gechter 1993, 164), enfin la fin du IIIe et le IVe siècle pour ceux de la région de Ahrweiler (Kleemann 1959).

Si la région de Ahrweiler et le plateau de Hürtgen pourraient donc sous toute réserve être classés dans la catégorie des zones sidérurgiques de faible importance, l’activité sidérurgique sur base de gisements de fer fort qui est attestée depuis peu dans le Markgräflerland relève d’après ce que nous en savons à l’heure actuelle clairement d’une production diffuse et probablement très limitée dans le temps aussi bien qu’en termes de quantités. A noter aussi que les prospections récemment effectués sur la Schwäbische Alb ont livré des sites de réduction protohistoriques et médiévaux, mais aucun site sidérurgique attribuable à l’époque romaine (Kempa 1995).