2. L’Etat de la recherche

Il est nécessaire de souligner d’emblée que l’état de la recherche sur la sidérurgie de l’époque romaine en Gaule du Nord et en Rhénanie est à l’heure actuelle très inégal d’une région à l’autre. Cette hétérogénéité de la recherche est principalement due au fait que le territoire étudié dans le cadre de cet article se trouve depuis le XIXe siècle être partagé entre quatre Etats nationaux (la Belgique, la France, l’Allemagne et le Grand-Duché de Luxembourg) au sein desquels la recherche sur la sidérurgie ancienne a été menée avec une intensité très variable et à des moments différents depuis les débuts de l’archéologie scientifique. D’autre part, prise dans sa totalité, cette recherche accuse à l’heure actuelle un retard très important par rapport à l’état des connaissances tel qu’il a été atteint grâce à des programmes de recherche systématiques au cours de la dernière décennie pour d’autres parties de la Gaule, notamment le Sud-Ouest, le Centre et l’Est de la France, (Mangin 1989, Mangin 1994b, Mangin 1996).

En Belgique, la principale zone d’exploitation de minerai de ferà l’époque moderne, la région de l’Entre-Sambre-et-Meuse, a bénéficié dés le dernier quart du XIXe siècle de travaux importants consacrés à la sidérurgie ancienne (Tahon 1886, Mahieu 1895). Après une longue période de latence, ce n’est qu’au cours des années 1980 qu’un programme systématique a été lancé en vue de vérifier et de préciser les données du siècle passé (Bonenfant 1983, Bonenfant / Defosse/ Fontana 1986 et Bonenfant / Defosse 1994, 269). Quant aux activités en relation avec la métallurgie du fer romaine observables dans la partie orientale de la Belgique, elles ont fait l’objet de quelques travaux à la fin des années 1960 (De Laet / Van Doorselaer 1969, Van Doorselaer 1971).

Au Luxembourg, la sidérurgie ancienne fut l’objet de quelques études durant l’entre-deux-guerres (Wagner 1921). Oeuvre de géologues respectivement d’ingénieurs, ces travaux sont cependant à lire aujourd’hui avec beaucoup de précautions. Ce n’est que depuis quelques années seulement que la sidérurgie antique fait de nouveau l’objet de travaux qui n’ont pourtant pas encore donné lieu à des publications.

Les premières recherches systématiques allemandes relatives à la sidérurgie protohistorique et romaine concernent partiellement la Rhénanie (Gurlt 1895), mais portent avant tout sur les districts importants situés au-delà du Limes, notamment les nombreux sites du Siegerland (Weiershausen 1939 pour le bilan des travaux allemands d’avant-guerre).

Pour ce qui est des régions situées à l’intérieur de l’Empire, une première étude consacrée aux traces de la sidérurgie ancienne dans l’Eifel du Sud (Steinhausen 1926) montrait déjà la difficulté d’attribuer au nombreux sites de réduction déjà connus à cette époque des datations plus ou moins assurées. Dans les décennies suivantes, la recherche dans ce domaine ne progressa que lentement, une étude englobant en 1976 l’ensemble de la région mosellane ne put répertorier que quatre sites de réduction attribuables avec certitude à la période romaine (Schindler 1976).

En Rhénanie romaine, la recherche relative à la sidérurgie antique se concentra longtemps sur trois régions, situées par ailleurs à proximité l’une de l’autre. Il s’agit tout d’abord de l’Eifel du nord, qui bénéficia dans les années cinquante de travaux dus à H. v. Petrikovits (Petrikovits 1956, 1958). Aujourd’hui il est possible de compléter ces travaux par les résultats des prospections systématiques effectuées sur le plateau de Hürtgen depuis le début des années 1980 (Gechter/Kunow 1986, Gechter 1993, 161, Wegener 1993, 172) et dans la région de Blankenheim au début des années 1990 (Gerlach/Wagner 19xx).

Ce fut également déjà au cours des années cinquante qu’une zone sidérurgique romaine put être étudiée dans la forêt de Ahrweiler, malheureusement la publication des résultats ne fut que très partielle (Kleemann 1959, Kleemann 1966, Kleemann 1971, 25ss., Gilles 1961, Wegner 1990). Une troisième région rhénane à avoir bénéficié de travaux relativement importants sur les activités métallurgiques antiques est le Palatinat (Sprater 1930, 92-99, Sprater 1932; Walling 1977) et notamment de la région de Eisenberg (Sprater 1933 et 1952, Bernhard 1990 et 1990a). Les fouilles récentes actuellement en cours d’étude apporteront certainement une vision plus précise du rôle de la région de Eisenberg dans la sidérurgie romaine de la Gaule du Nord.

La zone productive de la Sarre a quant à elle fait l’objet de travaux visant à cartographier les vestiges de la réduction du fer au courant des années 1970 et au début des années 1980. Dans la très grande majorité des cas il n’a cependant pas été possible de dater les nombreux ferriers repertoriés. Un programme de recherche consacré à l’archéométallurgie, lancé en 1987 par la Volkswagenstiftung, inclut deux projets sur la métallurgie du fer sur la Schwäbischen Alb (Kempa 1995, 10). Des prospections ainsi que des fouilles effectuées au cours des années 1990 dans la plaine rhénane de l’Allemagne du Sud-Ouest ont surtout livré des sites de La Tène finale mais également des indices pour une réduction de fer à l’époque romaine dans la région du Markgräflerland (Gassmann 1992 et 1996; Deffner/Gassmann 1993 ; Gassmann/Hübner 1995 ; Rösch/Fischer 1996).

Alors qu’en Belgique, en Rhénanie ainsi qu’en Europe centrale et septentrionale les travaux relatifs à la sidérurgie antique se multiplièrent depuis la fin de la deuxième guerre mondiale, il n’en fut pas de même en France, où la recherche passa, après des débuts brillants, par une longue phase de léthargie. Il a en effet fallu attendre les quinze dernières années pour voir les aquis du XIXe (Daubrée 1868 ; Daubrée 1881) et de la première moitié du XXe siècle (Tryon-Montalambert 1955-1956, Pailler 1982) être repris, valorisés et en même temps transformés et dépassés grâce à l’application d’une méthodologie nouvelle, tant pour les fouilles elles-mêmes qu’en ce qui concerne l’analyse en laboratoire.

Le renouveau récent de la recherche en France a été d’autant plus dynamique, puisque les années 1980 ont vu la mise en place de programmes de recherche systématiques et de grande envergure relatifs à la sidérurgie dans le Sud-Ouest et l’Est de la France. Ils présentent le double avantage de travailler sur la longue durée et d’être des programmes intégrés, c.-à-d. d’associer historiens, archéologues et chercheurs en laboratoires (Mangin 1989; Mangin 1996). Les prospections systématiques auxquelles ces programmes ont donné lieu (un premier bilan cartographié sur l’Est de la France chez Faivre et alii 1995, des mises à jour dans Mangin 1994 et 1994b) et qui ont été étendues depuis à d’autres régions, notamment le Centre de la France (Dieudonné-Glad 1991et 1996, Dumasy et alii 1993) et la Suisse (Sernéels 1993, Senn-Luder/Sernéels et alii 1994), ont révolutionné l’état de nos connaissances, transformant radicalement la vision de la sidérurgie antique telle qu’elle pouvait émerger de la documentation ancienne.

Il convient cependant de souligner que ce progrès de nos connaissances ne concerne que très partiellement les régions étudiées dans le cadre de cette étude. En effet, en Gaule du Nord et en Rhénanie, mise à part la Lorraine (Leroy 1997), la plupart des régions productrices n’ont malheureusement pas encore bénéficié de recherches systématiques récentes suffisamment étendues pour pouvoir parler d’un renouveau de la recherche. Ainsi, ni le nord de la France, ni la Belgique, ni le Luxembourg n’ont jusqu’à présent bénéficié de programmes de prospections larges et ayant donné lieu à des publications notables, alors que les surfaces prospectées en Rhénanie dans le cadre des programmes de recherche récents restent somme toute assez limitées.