III. Le potentiel d’analyse des aires de crémations et des autres catégories de structures en relation avec l’incinération

Jusqu’à nos jours, la recherche en archéologie funéraire gallo-romaine s’est presque exclusivement intéressée aux tombes elles-mêmes et aux objets que ces tombes renferment. Toutefois il s’avère de plus en plus que la mise en terre des ossements calcinés accompagnés ou non d’offrande n’est qu’une étape - ni la dernière, ni du moins pour certaines périodes la plus importante - dans un ce qu’il convient d’appeler le processus funéraire gallo-romain. Il est indiscutable désormais que la recherche devra à l’avenir étendre de manière considérable son champ d’observation si elle veut aboutir à une reconstruction fiable de la pratique funéraire gallo-romaine et la placer dans son contexte religieux et social.

Une condition essentielle pour une meilleure compréhension des conceptions rituelles qui sous-tendent cette pratique funéraire sera de tenir à l’avenir mieux compte de toutes les étapes du processus funéraire lui même.

Dans cette démarche, des structures telles que les aires de crémation ou les fosses à cendre nous offrent la chance unique d’approcher des étapes du processus funéraire que nous ne saisissons pas ou de manière seulement très incomplète à travers les tombes et leurs inventaires, notamment la crémation elle-même, mais aussi la sélection des offrandes primaires qui seront transférées dans les tombes.

En vue de l’état lacunaire de nos connaissances sur les aires de crémations et les autres catégories de structures archéologiques en relation avec l’incinération, il n’est pas surprenant que la recherche en archéologie funéraire n’a jusqu’à aujourd’hui pour ainsi dire pas du tout tiré profit de leur potentiel d’analyse, pourtant considérable. En schématisant, les perspectives nouvelles ouvertes par l’analyse plus détaillée de ces structures peuvent être situées sur deux plans:

Pour illustrer ce deuxième aspect, une brève présentation des principaux résultats de l’étude effectuée sur la nécropole et l’ustrinum de Septfontaines (G.-D. de Luxembourg) peut sembler utile.

L’ustrinum de Septfontaines se rattache à une nécropole rurale de 181 tombes à incinération occupée entre la période claudienne et les premières décennies du 2ème siècle. L’ustrinum se présente sous la forme d'une dépression ovoïde de 15,75 m sur 11,25 m. La plus grande profondeur préservée atteignait 0,53 m. L’analyse du matériel céramique a permis de montrer que cette aire de crémation de plus de 160m2 s’est formée progressivement, par juxtaposition et superposition de toute une série de bûchers individuels érigés entre le règne de Vespasien et les premières décennies du 3ème siècle. Sous et autour de l’ustrinum 11 fosses à cendres ont été découvertes.

La céramique constitue le gros du matériel archéologique découvert dans les tombes ainsi que dans ustrinum central et les fosses à cendres de Septfontaines-Dëckt. Grâce à une analyse poussée de ce matériel, il est aujourd'hui possible de distinguer avec certitude un minimum de 717 céramiques différentes provenant des tombes (304 offrandes secondaires et 413 offrandes primaires) et un minimum de 504 offrandes primaires provenant de l'ustrinum central. Sur base de ces 1221 céramiques différentes une analyse statistique a pu être effectuée suivant des critères qualitatifs et fonctionnels

ustrin2.jpg (42 KB)Analyse qualitative

Le résultat de l'analyse qualitative tel qu’il apparaît dans la fig. est tout a fait significatif pour deux des qualités distinguées. La céramique commune lisse est deux fois mieux représentée dans les tombes que dans le matériel de l'ustrinum. Mais le résultat frappe surtout pour la céramique de la qualité la plus élevée. En effet, la sigillée ne constitue que 2,5 % du matériel céramique recueilli dans les tombes, alors qu'elle est (avec 37,6%!) de loin la qualité la mieux représentée dans le matériel de l'ustrinum. En termes absolus, sur les 514 céramiques identifiées en provenance de l'ustrinum, 198 sont des sigillées !

La comparaison qualitative des offrandes céramiques entre les mobiliers des tombes et le matériel de l'ustrinum révèle donc une différence fondamentale: à Septfontaines, la sigillée a presque exclusivement été utilisée comme céramique "de bûcher" mais elle n’a été transférée dans les tombes que dans les rares cas où les récipients restaient intacts après la crémation. Cette première constatation, assez banale à première vue, a pourtant des conséquences importantes.

L'on est bien entendu en droit de s’interroger sur les causes d'une utilisation aussi "spécialisée" à Septfontaines de certaines qualités de céramiques. Une analyse quantitative des différentes formes de céramiques provenant de l'ustrinum central livre une première indication: toutes les sigillées présentes appartiennent à des formes ayant une fonction alimentaire. Leur utilisation privilégiée lors de la crémation pourrait par conséquent trouver une explication fonctionnelle.

ustrin1.jpg (40 KB)Analyse fonctionnelle

Sur la base de cette observation, une analyse fonctionnelle a été effectuée, dont les résultats sont eux aussi tout à fait significatifs. Il apparaît clairement que les céramiques à fonction alimentaire (assiettes, tasses, coupes) dominent nettement dans le matériel provenant de l'ustrinum, alors que les offrandes secondaires des tombes sont à 76% constituées de céramiques en relation avec la boisson !

Il est aussi intéressant d’observer le résultat obtenu pour les offrandes primaires que l'on retrouve dans les tombes de la nécropole. Ici, comme pour les offrandes non brûlées, ce sont les céramiques en relation avec la boisson (cruches, gobelets) qui prennent le pas sur celles à fonction alimentaire.

Ceci montre clairement que la sélection des offrandes primaires transférées dans les tombes a été effectuée non pas selon le hasard, mais bien selon des critères fonctionnels.