II. Bilan de nos connaissances actuelles

Quand il s’agit de dresser un état de la recherche sur les aires de crémation respectivement les fosses à cendres, une constatation s’impose: de telles structures ont été rencontrées et fouillées bien plus souvent qu’on ne pourrait le croire. En effet, à y regarder d’un peu plus près, les rapports de fouilles, mêmes anciens, foisonnent de mentions.

Il est d’autant plus regrettable de devoir constater que nos connaissances restent fort lacunaires malgré ce grand nombre d’attestations. L’explication de cette contradiction entre la quantité et la qualité des informations dont nous disposons sur les aires de crémation et les fosses à cendres est liée à l’histoire de l’archéologie funéraire gallo-romaine. Depuis ses origines, celle-ci s’est pendant très longtemps intéressée plus aux objets qu’à leurs contextes archéologiques. Il n’est dés lors pas étonnant que les types de structures qui nous intéressent ici, livrant un matériel le plus souvent fortement brûlé, difficile à analyser et qui se prête mal à des fins muséologiques, n’ont que rarement attiré l’attention tant soit peu soutenue des archéologues. Dans la majorité des cas, les informations contenues dans les publications se limitent à l’énumération des différents types de matériaux rencontrés. Il est très rare de trouver des informations concrètes sur l’aspect extérieur des aires de crémation et des fosses à cendre, sur leur dimensions ou la durée de leur utilisation, plus rare encore de trouver des données quantitatives sur le matériel découvert.

De notre documentation, si rudimentaire et lacunaire qu’elle soit, on peut cependant dégager une série de constatations d’ordre général:

1. Les ustrinums

En ce qui concerne les aires de crémations, il est clair désormais qu’il s’agit de faire la distinction entre des installations permanentes, construites en matériaux durables, et des aires de crémations utilisées seulement de façon intermittente.

1.1. Les ustrinums des nécropoles urbaines

Les installations permanentes se rencontrent surtout mais non exclusivement sur des nécropoles d’agglomérations assez importantes, de caractère urbain ou vicinal. Le fait que l’incinération de corps y était une opération régulière voire quotidienne rendait utile sinon nécessaire l’aménagement de structures durables permettant un déroulement plus rapide et plus efficace des opérations liées à la crémation.

Dans la plupart des cas, ces aires de crémation permanentes se présentent sous forme de carrées respectivement de cercles concentriques, construits soit en briques, soit en pierres sèches. Nous connaissons des exemples de Grande-Bretagne, plus précisément à Colchester et Verulamium, mais aussi d’Autriche, notamment des nécropoles de Lentia, de Veldidena, d’Ovilava, de Wels et de Salzbourg. En ce qui concerne la Gaule, des publications récentes mentionnent l’existences de telles structures permanentes à Fréjus et sur la nécropole rattachée au vicus routier de Bruère-Allichamp. L’ustrinum maçonné de la nécropole de Saint-Paul Trois-Châteaux, constitue jusqu’à présent un cas particulier puisqu’il semble s’agir d’une installation n’ayant servi qu’une seule fois et qui est a mettre en relation avec un important monument funéraire.

L’exemple le mieux préservé pour un tel ustrinum permanent provient cependant d’une fouille déjà ancienne de Rheinzabern en Rhénanie.

1.2. Les ustrinums des petites nécropoles rurales

Quelques exemples récemment fouillés montrent que l’on peut rencontrer de telles structures permanentes également en milieu rural.

Cependant l’exemple de la nécropole du vicus de Wederath dans la cité des Trévires indique clairement que de telles structures permanentes pour l’incinération des morts n’étaient pas toujours indispensables même sur des nécropoles assez importantes. Sur un surface de 16000 m2 fouillés, plus de 2500 tombes à incinération et un nombre impressionnant d’aires de crémations ont pu être découvertes, mais aucune de celles-ci ne présentait de structures en matériaux permanents.

On peut en déduire que la construction de telles ustrinums permanents n’était certainement pas la règle sur les petites nécropoles rurales, ou le nombre d’incinérations à effectuer par année n’était certainement pas très important. Les quelques exemples d’ustrinums permanents en milieu rural cités plus haut sont donc à considérer comme des exceptions. La forme prédominante sur les nécropoles rurales, ce sont plutôt des aires de crémations aménagées à même le sol, sans aucune structure en matériel permanent ni délimitation claire vers l’extérieur. Les exemples connus jusqu’à aujourd’hui permettent de distinguer deux types différents:

- des ustrinums de faible extension (2-3 m au carré, parfois moins encore), utilisés pour une seule ou un petit nombre d’incinérations. De telles structures apparaissent fréquemment dans la littérature scientifique et sont également rencontrées sur de larges nécropoles urbaines et vicinales.

-des aires de crémation beaucoup plus vastes, dépassant les 100 m2 de surface. Ces aires très larges se sont constituées au fil du temps par la juxtaposition et le recoupage partiel d’un grand nombre de bûchers individuels. Jusqu’à présent seulement deux exemples de ce deuxième type ont été publiés

2. Les fosses à cendres

Plus rares encore que les aires de crémations restent jusqu’à présent des fosses à cendres bien documentées. La forme des fosses ainsi que leurs dimensions sont très variables. Elles contiennent des matériaux archéologiques plus ou moins fortement brûlés et fragmentés, des cendres, du charbon de bois mais pas ou seulement très peu d’ossements humains calcinés. La plupart des exemples connus ont été découvertes sous ou bien en relation directe avec des tumuli. Le fait qu’elles ont été beaucoup moins souvent rencontrées sur des nécropoles rurales ou urbaines peut s’expliquer par une série de facteurs:

Du point de vue de la reconstruction des rites funéraires, il convient de distinguer clairement ces fosses à cendre au sens propre du terme d’autres catégories de structures archéologiques qui leur sont proches par leur aspect aussi bien que par le matériel qu’elles contiennent, mais dont le rôle dans le processus funéraire est cependant très différent. Dans la pratique quotidienne des fouilles, cette distinction est cependant souvent difficile à établir, notamment par rapport à la catégorie des fosses-dépotoirs ayant recueilli les vestiges de crémations lors du nettoyage plus ou moins régulier des aires de crémation.

Il reste à espérer que la recherche future, en accordant un intérêt plus soutenu à toutes ces structures complémentaires des tombes elles-mêmes, permettra de mettre au point des critères permettant une distinction plus fiable des différentes catégories.