L'importance de l'artisanat urbain

Le passage en revue des activités artisanales attestées dans les chefs-lieux de la Gaule Belgique aboutit à un bilan somme toute assez décevant sous plusieurs points de vue :

À tout prendre en compte, sauf quelques cas exceptionnels sur lesquels nous reviendrons dans un instant, les témoignages archéologiques n'apportent pas de données qui parlent en faveur d'une production artisanale urbaine de caractère " semi-industriel ", dégageant des surplus importants à vendre sur des marchés extra-urbains(23) . Bien au contraire, les activités artisanales attestées par l'archéologie dans les villes de la Gaule Belgique se limitent, dans la grande majorité des cas, à un artisanat d'envergure seulement locale. Qu'il s'agisse de la production céramique, de la métallurgie du fer et du bronze(24) , ou d'activités de récupération comme la tabletterie, nous sommes en général en présence d'un artisanat de proximité, visant à satisfaire la demande locale. Il existe des exceptions à cette constatation générale. Mais ces cas atypiques d'une production de " masse ", en milieu urbain, d'objets manufacturés destinés au commerce à longue distance sont rares et ils ne concernent qu'une seule activité artisanale, à savoir la production céramique(25) :

Dans ces cas exceptionnels, le développement extraordinaire des activités artisanales urbaines paraît en l'état actuel de nos connaissances d'avantage lié à la position " stratégique " de ces villes au sein du réseau de communication fluvial et terrestre, donc à des phénomènes de circulation et de marché, qu'à la présence de matières premières particulières ou exceptionellement abondantes.

Mais il y a une autre observation à tirer de l'étude de l'artisanat en milieu urbain. Pour un certain nombre de villes de Gaule Belgique, pour lesquelles nos informations sont suffisamment précises pour pouvoir servir de base à de telles considérations, la chronologie des activités artisanales attestées suggère une modification du rôle de l'artisanat urbain au tournant du 1er/2e siècle. Alors que des activités artisanales orientées vers un marché supra-local existent au 1er siècle, au moins dans un certain nombre de villes, elles disparaissent - exception faite à nouveau pour Trèves - du milieu urbain à la fin de ce siècle et au début du siècle suivant. À partir de ce moment, l'artisanat urbain semble se limiter dorénavant au ravitaillement du marché local. Au même moment, des activités artisanales orientées vers un marché régional voire supra-régional commencent à apparaître dans un certain nombre d'agglomérations secondaires. C'est visible notamment dans le domaine de la production de vaisselle céramique, où l'on voit apparaître dans certaines agglomérations secondaires, au tournant du 2e s., des officines de potiers " spécialisés ".

La documentation suggère donc pour l'instant que - dumoins dans certains cas - les activités artisanales dont la production dépasse les besoins locaux quittent la ville pour les agglomérations secondaires, les chefs-lieux conservant uniquement des structures tournées vers le marché local.

Ce phénomène de transfert d'activités des productions artisanales " de masse ", orientées vers l'exportation, du milieu urbain vers les agglomérations secondaires est particulièrement visible pour les villes de la partie septentrionale de la province(26) . Ainsi à Bavay, le bilan des activités artisanales attestées montre la disparition de la production céramique spécialisée entre la fin du 1er siècle et le milieu du 2e siècle au plus tard, alors que se développe dans l'agglomération secondaire de Pont-sur-Sambre un important artisanat de la poterie, produisant notamment des mortiers fabriqués au 1er siècle encore à Bavay. Outre à Pont-sur-Sambre, on connaît des ateliers importants de potiers à Famars, à La-Rue-des-Vignes ainsi qu'à Bruy-la-Buissière. Cette mutation du rôle économique de l'artisanat urbain semble également se vérifier à Arras, où les traces d'activités artisanales sont rares, à Amiens ou encore à Thérouanne.

À partir du milieu du 2e siècle, les activités artisanales attestées par l'archéologie dans les chefs-lieux de cité de la Gaule Belgique se résument donc à la présence de petits ateliers sans grande envergure, travaillant pour un marché essentiellement voire exclusivement local(27) . Dans ce contexte, il est intéressant de constater que pour les quatre agglomérations secondaires de Gaule Belgique (Cambray, Tournai, Verdun et Boulogne) promues au rang de chef-lieu de cité aux Bas-Empire, leur importance économique ne semble pas, du moins à en juger par l'état actuel de nos connaissances sur la production artisanale, avoir joué de rôle déterminant dans cette décision.

Ce transfert, au tournant du 1er vers le 2e siècle, de certaines activités artisanales du milieu urbain vers les agglomérations secondaires, est-il le résultat d'une politique volontariste visant à modifier l'organisation de ces productions, ou s'agit-il simplement du développement d'activités productives dans un milieu au détriment de celles dans l'autre, suite à une situation de concurrence ? Faut-il une certaine taille critique de la ville pour que des productions artisanales orientées au moins en partie vers des marchés supra-régionaux viennent s'y fixer de manière durable ?

Pour l'instant, il faut bien reconnaître que nous ne disposons pas des éléments nécessaires pour conclure. D'abord, nos données restent encore trop lacunaires pour saisir de manière plus détaillée la chronologie de ce " transfert ". Ensuite et surtout, nous sommes ici en face d'une question d'ordre socio-économique à laquelle, il faut se rendre à cette évidence, nos sources archéologiques ne permettent guère d'apporter une réponse.