L'implantation topographique de l'artisanat urbain en Gaule Belgique

Avant de discuter la localisation des différentes activités artisanales attestées par l'archéologie en milieu urbain, il convient d'adresser brièvement une difficulté méthodologique potentiellement inhérente à une telle démarche. En effet, un effet de source qui pourrait résulter du fait que les installations de production artisanale se seraient concentrées avant tout dans les secteurs périphériques des villes antiques et ne seraient par conséquent souvent pas découvertes au cours des fouilles récentes effectuées dans le cadre de l'archéologie urbaine, celles-ci touchant avant tout les centres urbains antiques. L'hypothèse de la concentration de l'artisanat à la périphérie de la ville antique, dans des quartiers artisanaux spécialisés a en effet déjà souvent été avancée dans la recherche. Le plus souvent, ce sont les problèmes causés par les nuisances (odeurs, fumées, bruits) et/ou les risques (feu) accompagnant les activités artisanales qui sont avancés comme arguments en faveur de cette hypothèse(12) .

Cependant, au vu de la documentation archéologique disponible, l'hypothèse d'une concentration des activités artisanales en périphérie des centres urbains ne semble pas universellement valable. Il en va ainsi en Italie, par exemple dans le cas de Pompéi, où les ateliers artisanaux connus se situent bien en pleine ville(13) . En ce qui concerne la Gaule, les résultats de fouilles récentes conduisent également à une vision plus nuancée. Ainsi, une tabletterie a pu être mise au jour dans les environs immédiats du forum de Poitiers et même l'exercice d'artisanats à risque/nuisance élevé en plein centre d'une agglomération urbaine a pu être mis en évidence à plusieurs endroits, telle l'activité de foulons-teinturiers à Saint-Romain-en-Gal(14) .

Qu'en est-il alors de la répartition des activités artisanales décelables en milieu urbain sur le territoire de la ville ? Sur la base de la documentation disponible à l'heure actuelle(15) , résumée dans notre tableau 2, il nous semble que, dans une première approche, trois cas de figure peuvent être distingués quant à la localisation topographique précise des installations artisanales dans les villes de Gaule Belgique.

Dans quelques cas, les ateliers urbains sont implantés dans des îlots ou des quartiers d'habitation qui - autant qu'on puisse en juger pour le moment - semblent être relativement aisés, en tout cas ne pas être marginaux. Tel est par exemple le cas pour la métallurgie à Metz et pour la tabletterie à Reims. Ces ateliers occupent ainsi, dans la ville antique, des espaces que l'on pourrait qualifier de "centraux". Il est à souligner que ce cas de figure se rencontre également pour des activités artisanales qui présentent des nuisances, voire des risques importants.

Le deuxième cas de figure, bien plus fréquent dans notre documentation, correspond à l'hypothèse que nous venons de discuter : les activités artisanales sont cantonnées à la périphérie (à l'extérieur ?) du périmètre urbain antique. Dans ce cas, il s'agit alors en effet principalement des artisanats du feu (céramique, verrerie, métallurgie), sans doute à cause des risques d'incendie et des fumées : à Reims, les ateliers céramiques semblent effectivement implantés en limite de la ville antique. De même à Bavay, la quasi-totalité de l'activité artisanale antique connue se situe dans les quartiers suburbains de la ville, soit au nord (tannerie), soit au sud-ouest (officines de potiers, travail de l'os, verrier). Pour Bavay, il est par ailleurs intéressant de noter que le noyau urbain et les quartiers artisanaux suburbains semblent se développer parallèlement sans que l'un n'empiète sur l'autre. Nous sommes donc clairement en présence, et cela très tôt dans l'histoire de la ville, d'une spécialisation de certains quartiers périphériques et, par conséquent, d'une séparation entre la ville et le monde artisanal qui semble volontaire. Un troisième cas de figure est le regroupement d'activités artisanales dans des secteurs spécialisés, qui restent cependant inclus dans la ville même. À souligner que ce troisième choix d'implantation lui non plus ne constitue pas une particularité des villes de Gaule Belgique. Dans d'autres parties de l'Empire, on connaît en effet depuis longtemps l'existence de quartiers/de rues spécialisées d'artisans, par exemple à Rome même(16) , mais aussi à Athènes et dans d'autres grandes villes(17) . Au niveau de la Gaule Belgique, la mise en évidence de ce dernier cas de figure semble cependant difficile, et ceci pour plusieurs raisons.

activité artisanale implantation datation bibliographie
production céramique
sigillée
quartier des potiers de Trèves périphérie sud 2e-3e siècle Luik 2001; 2002
atelier de Metz périphérie sud 2e-3e-siècle Demarolle 2002
céramique fine
quartier des potiers de Trèves périphérie sud 1er-4e siècle Luik 2001; 2002
ateliers de Bavay périphérie ouest 1er siècle Loridant 2001; 2002
atelier de Metz-St. Pierre périphérie sud-ouest 1er siècle Demarolle 2002
atelier de Metz- rue Mabille faubourg est 1er siècle Demarolle 2002
ateliers de Reims-Quartier Saint-Rémi périphérie sud 1er-3 e siècle Deru/Grasset 1997; Deru 2002
atelier d'Arras- rue Léon Foucault périphérie nord 1er siècle Jacques/Fautrez 2000
atelier d'Arras- rue Farady périphérie nord 1er siècle Delmaire 1994
céramique commune/rugueuse
atelier de Soissons périphérie nord fin 2e/début 3e siècle Roussel 2002
ateliers de Trèves faubourg nord 1er siècle Luik 2001; 2002
ateliers de Bavay périphérie sud 1er siècle Loridant 2001; 2002
atelier de Beauvais périphérie sud 1er/2e siècle Woimont 1995
atelier de Toul-Saint-Evre faubourg ? Humbert/Lieger/Marquet 1974
lampes
quartier des potiers de Trèves périphérie sud 1er et 3e/4e siècle Luik 2001; 2002
travail du fer
site de Metz-Pontiffroy faubourg nord-est 1er siècle Demarolle 2002
site de Metz-Gare périphérie est ? Demarolle 2002
atelier de Metz-Arsenal centre-ville Haut-Empire Demarolle 2002
ateliers d'Amiens-" ZAC Cathédrale" périphérie 1er-2e siècle Loridant 2001
atelier de Thérouanne périphérie 1er-2e siècle Blamangin 1997
travail du bronze
atelier de Beauvais périphérie est ? Woimont 1995
atelier de Metz-Arsenal centre-ville Haut-Empire Demarolle 2002
atelier de Metz-Haut-de-Sainte-Croix centre-ville ? Demarolle 2002
ateliers d'Amiens-" ZAC Cathédrale" périphérie 1er-2e siècle Loridant 2001
travail du verre
atelier de Trèves périphérie sud-ouest 2e siècle et Bas-Empire Pfahl 2000; Luik 2001; 2002
atelier de Trèves centre-ville 4e siècle Luik 2001; 2002
site de Metz périphérie Bas-Empire Demarolle 2002
atelier de Senlis périphérie sud ? Woimont 1995
atelier de Bavay périphérie ouest fin 1er siècle ? Van Geesbergen 1999; Loridant 2001; 2002
travail de l'os
atelier (?) de Bavay périphérie ouest ? Loridant 2001; 2002
atelier de Metz-Gare périphérie est ? Demarolle 2002
atelier de Metz-Saint-Vincent périphérie nord-ouest ? Demarolle 2002
atelier de Metz Saint-Jacques centre-ville ? Demarolle 2002
sites de Reims centre-ville ? Deru 2002
atelier d'Amiens périphérie nord 2e siècle Thuet 2001
travail du cuir
atelier de Bavay faubourg nord-ouest fin 1er siècle (?) Loridant 2001; 2002
ateliers de cordonnerie d'Amiens-" ZAC Cathédrale " périphérie 1er-2e siècle Loridant 2001
tabl. 2 - Implantation topographique et chronologie des activités artisanales urbaines attestées par l'archéologie en Gaule Belgique romaine

D'une part, pour les quelques villes qui semblent y correspondre, il a lieu de s'interroger sur la notion même de limite urbaine(18) . Il est bien connu aujourd'hui que les plans urbanistiques primitifs des villes de la Gaule romaine sont souvent surdimensionnés ; pour un nombre appréciable de chef-lieux de cités, nous savons que les grilles initiales, trop amples, n'ont jamais été complètement remplies(19) . Dans ces cas, des îlots périphériques, dont la voirie avait déjà été constituée, n'ont jamais été bâtis (par exemple à Amiens) et sont restés à l'état de terrains vagues, de jardins et de prés. Dans d'autres, où le mur d'enceinte (souvent tardif) constitue notre seul indicateur, la prudence s'impose encore davantage. Il en va ainsi pour Reims, où il est clair que l'aire gigantesque de 600 hectares enclose dans son rempart n'a de toute évidence jamais été totalement occupée. La même remarque s'applique sans aucun doute aussi aux 285 hectares de l'espace urbain de Trèves, situés à l'intérieur de l'enceinte construite seulement à la fin du 2e siècle(20) . Ainsi, ces quartiers artisanaux, même si nous devons, sur la base du tracé des rues ou de l'enceinte, les définir comme étant situés intra muros, apparaissent, en fait, être situés à la périphérie de la ville, en tout cas à l'écart du centre habité.D'autre part, la seule attestation de plusieurs activités artisanales dans un secteur donné de la ville ne saurait suffire pour conclure à la présence d'un " quartier " artisanal. Il convient en effet d'examiner d'abord les problèmes tant de durée et que de juxtaposition de ces activités. En effet, seule la longévité et/ou la diversification des activités artisanales sur un même espace urbain autorisent à définir de véritables quartiers artisanaux. Pour les villes de Gaule Belgique, compte tenu de ces critères, seuls quelques " quartiers à vocation artisanale " peuvent ainsi être mis en évidence :

Dans les deux cas, la situation périphérique des " quartiers artisanaux " est mise en évidence par le fait qu'ils se retrouvent à l'extérieur du rempart du Bas-Empire pour Metz et coupés en deux par l'enceinte de la fin du 2è siècle à Trèves. Tout compte fait, la situation topographique de l'artisanat urbain en Gaule Belgique romaine semble donc pouvoir se ramener à deux cas de figure seulement:

Si l'on passe en revue notre documentation sous l'angle des relations entre le choix topographique retenu pour l'implantation des ateliers et la nature des activités artisanales attestées, plusieures observations peuvent être faites : Le deuxième cas de figure n'est observable au niveau de la province que pour un nombre limité d'artisanats. Il concerne, en effet, avant tout l'activité de potiers, dans quelques cas également la métallurgie et aussi le travail de l'os. Cette implantation périurbaine de certaines activités artisanales semble donc en relation d'une part avec les nuisances (fumées, odeurs) et les dangers (feu) qu'elles induisent. Mais on est en droit de penser que d'autres facteurs interviennent également :

La production céramique est, par contre, absente du corpus des activités artisanales attestées au centre des villes. Parmi ces activités, outre la métallurgie et notamment aussi le travail du bronze, on retrouve également des artisanats qui ne sont que rarement ou même pas du tout attestés ailleurs, tels que le travail du verre ou celui de l'os.

L'envergure des activités artisanales ne semble pas nécessairement constituer un facteur déterminant pour le choix de l'implantation topographique de l'artisanat en milieu urbain. En effet, si d'une part les installations artisanales attestées au centre des villes correspondent, dans tous les cas pour lesquels il est possible d'en juger, à un simple artisanat de proximité, satisfaisant les seuls besoins locaux(22) , il serait eronné d'en déduire automatiquement pour les ateliers périphériques une production plus importante, visant pour le moins en partie des marchés extra-urbains. En effet, pour la plupart des établissements périphériques aussi, les quantités assez faibles de rejets de production et le petit nombre des structures de production attestées par les fouilles ne permettent guère de conclure à une production massive. Seulement dans quelques cas, les villes de Trèves, de Reims et d'Arras, sommes-nous clairement en présence d'une production céramique " de masse ", destinée pour une partie non négligeable à l'exportation en dehors du marché urbain.

À ces exceptions près, il semble donc difficile pour le moment d'établir une corrélation entre la situation géographique et le contexte économique général d'une part et la place de l'artisanat dans les chefs-lieux de la Gaule Belgique romaine de l'autre. Force est de constater qu'en l'état actuel des recherches, l'image des implantations artisanales urbaines et de leur rôle économique que livre la documentation archéologique n'est pas en adéquation avec le contexte à priori favorable dans lequel s'inscrit l'activité artisanale au cours de la période romaine