L'ÉVOLUTION CHRONOLOGIQUE DE L'HABITAT RURAL
La crise du IIIe siècle et le taux d'abandon/de survie des sites au IVe siècle
Pour la partie occidentale du territoire trévire, nous disposons d'un certain nombre de sites ayant fait l'objet de fouilles et attestant des destructions intervenues dans la deuxième moitié du IIIe siècle. Cependant le fait que ces établissements n'ont été fouillés que partiellement empêche dans la plupart des cas de connaître l'étendue exacte des destructions, de pouvoir préciser si ces traces sont liées à un incendie généralisé ou si les destructions se limitent seulement à certains bâtiments ou à certaines parties de ceux-ci.
Pour la villa d'Echternach (224) , nous savons que le bâtiment principal a été touché mais le sort des dépendances n'est pas connu. Dans la villa de Carignan (146), des traces de destructions ont été observées, mais il n'est pas possible de les attribuer avec certitude à la seconde moitié du IIIe siècle. La fouille de la villa de Oberweis (81) - qui fut effectuée déjà en 1877/78, mais publiée seulement avec un retard de plus de cinquante ans - permet de conclure à la destruction violente par le feu du premier bâtiment principal. Mais il est difficile de situer plus précisement cet incendie dans le IIIe siècle. Dans le cas du site de Stahl/Auf der Sabel (103), le matériel récupéré dans les bâtiments détruits permet seulement de dater les destructions de façon assez générale dans la seconde moitié du IIIe siècle. La fouille du bâtiment d'habitation de la villa de Rippweiler/Op Laach (342) a livré un niveau d'incendie attribuable, grâce à deux monnaies de Gallien et de Tetricus, aux années 270-275 ap. J.-C.. Lors de la fouille de sauvetage du bâtiment principal de la villa de Remerschen/Mecheren (336), effectuée entre 1970 et 1972 par le Musée national d'histoire et d'art du G.-D. de Luxembourg, une couche d'incendie a été repérée. Une monnaie de Claude le Gothique et la céramique trouvée permettent de rattacher cette destruction également aux troubles des années 270-275. La même datation peut être retenue pour l'abandon du bâtiment II du site de Weiler-la-Tour/Mëchel (379), dont la fonction exacte (partie d'une villa, petit hameau, temple) attend cependant encore d'être déterminée.
Pour une partie des villae et établissements ruraux occupés au IIIe siècle, des destructions au moins partielles sont donc bien attestées pour la deuxième moitié du siècle. On peut leur ajouter un certain nombre d'établissements ruraux qui n'ont pas encore fait l'objet de fouilles archéologiques, mais pour lesquels les séries monétaires disponibles suggèrent cependant une fin de l'occupation vers 275 ap. J.-Chr., tel par exemple le site de Nagem/Heedhaiser .
Mais on doit également relever le fait que pour un certain nombre d'autres sites, les fouilleurs ont conclu - un peu trop rapidement - à une telle destruction dans le contexte des invasions de la deuxième moitié du IIIe siècle, alors que les rapports de fouille ne livrent pas d'indices vraiment convaincants pour étayer cette hypothèse d'une destruction violente. Il en va ainsi par exemple pour la villa de Newel (66) et pour la villa de Schwirzheim (100). Pour cette dernière, le fouilleur P. Steiner parle d'une destruction par le feu vers 275 et même d'une "réutilisation" du bâtiment principal après cette date, sans cependant donner les arguments sur lesquels repose de son interprétation. Nous connaissons également des établissements ruraux qui ont fait l'objet de fouilles, mais pour lesquels il reste difficile de juger, à la lumière de nos connaissances actuelles, si les bâtiments ont souffert ou non de destructions liées aux troubles de la deuxième moitié du IIIe siècle, tel que la villa de Mamer/Gaaschtbierg (288) par exemple.
D'autre part, un certain nombre d'établissements fouillés et pour lesquels une occupation dans la deuxième moitié du IIIe siècle est attestée ne présentent pas de traces de destruction ni seulement de césure dans l'occupation. C'est le cas par exemple pour la villa de Sivry (138), qui n'a livré aucune trace d'incendie et ne semble pas avoir souffert des troubles du IIIe siècle. Il en va de même des sites de Bascharage/Biff (163), de Bigelbach (190), de Bollendorf (7), de Goeblingen/Miecher (247), de Mondercange (314), de Schieren (359), de Helmsange (268), de Rosport/Buurg (347) et de Wasserbillig/An de Freinen (377).
Si les destructions liées aux crises de la deuxième moitié du IIIe sont donc bien attestées dans la région, il serait cependant abusif de les généraliser ou de lier systématiquement de telles destructions à une position privilégiée des établissements touchés par rapport aux grands axes de circulation . Il semblerait au contraire que le phénomène des destructions touche l'ensemble de la région, mais de façon très morcelée. Les contrastes microrégionaux sont très marqués, une vision uniforme et schématique ne rend pas compte de la réalité archéologique observable. Alors que certains établissement ruraux sont fortements atteints par les destructions, certains aux point d'être définitivement abandonnés par la suite, d'autres sites - parfois situés dans les environs immédiats des établissements touchés - ne le sont pas.
L'observation de la présence et de l'absence de niveaux de destruction liés aux troubles du IIIe siècle n'est bien entendu possible que pour les sites ayant fait l'objet de fouilles archéologiques au moins partielles. Il existe cependant un autre moyen de mesurer de manière plus indirecte l'impact de la crise en comparant de manière générale la densité d'occupation d'une région avant et après les décennies difficiles de la deuxième moitié du IIIe siècle.
Au vue de la qualité inégale des informations dont nous disposons pour les différentes parties de notre territoire de référence, il semble cependant à l'heure actuelle impossible de procéder à une étude générale, les données chronologiques disponibles pour les parties aujourd'hui respectivement française et belge de la cité trévire restant largement insuffisantes. Voilà pourquoi il a semblé préférable de procéder, conformément à la démarche déjà adoptée par P. Van Ossel (1992, p. 65-68), à une étude comparative de quelques régions naturelles présentant des caractéristiques différentes au niveau du relief, du climat ainsi que de la qualité des sols, mais présentant un état de la recherche comparable et permettant par conséquent une confrontation des résultats. Il s'agit de la vallée de la Moselle luxembourgeoise d'une part, d'une partie du centre de l'actuel Grand-Duché de Luxembourg de l'autre (cf. carte I, régions A et B). Pour chaque région, trois catégories de sites ont été distinguées:
Les résultats obtenus pour ces deux micro-régions luxembourgeoises peuvent être comparés à ceux obtenus par P. Van Ossel pour le Sud du Grand-Duché de Luxembourg et deux micro-régions de la partie orientale de la cité des Trévires, la région de Welschbillig-Trèves et la basse-vallée de l'Alf
| centre du Luxembourg (204 km2) (carte 1, région B) | ||||||||||||||||||||||||
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| vallée de la Moselle luxembourgeoise (151 km2 ) (carte 1, région A) | ||||||||||||||||||||||||
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| Sud du Luxembourg (d'après Van Ossel, 1992, p. 65, tabl. 7) | ||||||||||||||||||||||||
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| Basse-vallée de l'Alf (d'après Van Ossel, 1992, p. 65, tabl. 6) | ||||||||||||||||||||||||
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| région de Trèves-Welschbillig (d'après Van Ossel, 1992, tabl. 5) | ||||||||||||||||||||||||
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| tableau 3: Taux de survie des établissements ruraux entre le IIIe et le IVe siècle pour quelques micro-régions de la cité des Trévires |
La comparaison des résultats obtenus pour cinq micro-régions trévires permet de faire deux observations:
Lors de l'interprétation de tels taux de survie, il faut également être conscient d'un problème méthodologique inhérant à la démarche suivie. Tout d'abord, il est évident que le taux de survie obtenu pour une certaine micro-région dépend fortement de la décision de prendre en compte ou non les sites chronologiquement "muets". S'il est évident que des pourcentages calculés sur le total de tous les sites connus n'ont guère de signification, il faut également garder en mémoire que la décision de les négliger conduit automatiquement au calcul de taux de survie très certainement supérieurs aux taux rééls. D' autre part, l'option de regrouper en une seule catégorie l'ensemble des sites occupés à un certain moment entre le Ier et le IIIe siècle équivaut en fait à gommer l'évolution chronologique au sein des trois premiers siècles de l'occupation romaine. Une telle démarche a par conséquent pour effet de surévaluer statistiquement l'effet de la période de crise du IIIe siècle.
Ainsi l'opposition entre sites du Haut-Empire et sites du Bas-Empire, à la base de notre analyse, s'avère trop schématique. Une partie des "abandons" recensés peut très bien ne pas être la conséquence directe ou indirecte de la période de troubles du troisième quart du IIIe siècle, mais d'un processus de transformation des structures agraires, processus s'échelonnant sur une durée bien plus longue et dont l'origine serait à situer bien avant la deuxième moitié du IIIe siècle . Il faut cependant se rendre à l'évidence qu'à l'heure actuelle et pour la région étudiée dans le cadre de cet article, notre documentation sur l'occupation du sol aux trois premiers siècles de notre êre reste bien trop lacunaire pour nous permettre de vérifier l'existence et de mesurer l'ampleur d'une telle mutation lente des structures agraires durant la période romaine. Le problème est encore aggravé par l'absence, pour la grande majorité de nos sites, de données qualitatives sur l'évolution de l'habitat et des autres structures archéologiques observées. Elles seules permettraient de juger si des observations quantitatives, le plus souvent interprétées dans le sens d'un "déclin" démographique et/ou agraire, ne traduisent pas en realité - du moins en partie - des phénomènes de concentration de l'occupation du sol témoignant d'une modification de l'organisation du système agraire, qui n'est pas nécessairement synonyme de "déclin".
Les taux de survie somme toute très élevés (77% - 93%, cf. tableau 3) qu'il est possible d'établir pour quelques micro-régions trévires, même s'ils sont peut-être et même probablement supérieurs à la réalité, font déjà penser que de nombreux établissements détruits au cours de la deuxième moitié du IIIe siècle ont dû connaître au siècle suivant une reprise de leur occupation. S'il est possible, grâce aux fouilles archéologiques, de le prouver pour certains sites, il est cependant dans la plupart des cas très difficile de préciser combien de temps ces derniers ont été laissés à l'abandon. Le seul site pour lequel nous disposons d'informations à cet égard est la villa d'Echternach (224). Les fouilleurs y ont conclu - sur la base du matériel céramique de l'horizon Niederbieber découvert dans les remblais des parties abandonnées du bâtiment et des tuiles du groupe ADIUTEX, CAPIO, TAM utilisées dans la maçonnerie des parties reconstruites - à un abandon temporaire d'une trentaine d'années.
L'évolution au cours du IVe siècle
Pour la partie occidentale de la Civitas Treverorum, un nombre total de 384 villas et établissements ruraux avec traces d'occupation du IVe/Ve siècle ont pu être recensés. Seulement 174 (45%) de ces sites ont livré des données chronologiques suffisantes pour s'avancer sur la durée de leur occupation au IVe siècle. A relever cependant que pour la presque totalité de ces sites, l'occupation au Bas-Empire ne constitue que la dernière phase d'une histoire débutant déjà au Haut-Empire. A l'exception des villae de Welschbillig (110), Konz/Pfarrkirche (46) et Euren (20), nous ne connaissons sur notre territoire de référence aucun établissement rural fondé ex nihilo sur un emplacement vierge de toute occupation antérieure et occupé uniquement durant l'Antiquité tardive .
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| tableau 4: Chronologie de l'habitat rural du Bas-Empire dans la partie occidentale de la cité des Trévires |
L'analyse de l'évolution chronologique de l'habitat rural au Bas-Empire montre clairement que le processus d'abandon, déjà entamé au cours du IIIe siècle, se prolonge au IVe siècle.
Il apparaît aussi que le rythme de ce processus n'est pas le même tout au long du IVe siècle. A relever d'abord que pour 118 des 174 sites datables (68 % des sites datables), les données disponibles permettent de conclure à une occupation dans la deuxième moitié du IVe siècle .
Par contraste, seulement un groupe restraint de sites (4,6 % des sites datables) semble avoir été abandonné au tout début et dans les premières décennies du IVe siècle. Parmi ces sites, la villa de Mamer-Gaaschtbierg (288) et celle de Colmar-Berg (211) ont livré des traces manifestes de destructions intervenues dans la deuxième moitié du IIIe siècle, alors que la villa de Bigelbach (190), elle aussi fouillée, n'en a pas livré. Tous les autres établissements ruraux de ce groupe ne sont connus que par des trouvailles de surface. Il est donc difficile de juger dans quelle mesure leur abandon est à interpréter comme conséquence directe des invasions de la deuxième moitié du IIIe siècle ou comme manifestation d'un processus de concentration de l'habitat rural entamé déjà bien avant cette période de troubles.
Plus nombreux sont les établissements ruraux délaissés vers le milieu du IVe siècle. Les séries monétaires suggèrent un abandon vers ou immédiatement après 350 pour 27,5% des sites datables . La plupart de ces sites n'ayant pas encore fait l'objet de fouilles, le milieu du IVe siècle ne reste pour eux qu'une indication assez vague de la période d'abandon. Pour quelques-uns (8% du total), il est cependant possible de lier leur destruction de façon plus précise aux troubles qui ont affecté la cité des Trèvires vers 350/355. Il en est ainsi par exemple de la villa de Wolkrange/Sesselich (142), où de nombreuses traces d'incendie relevées dans tout le bâtiment principal indiquent une destruction par le feu. La série monétaire renforce cette interprétation, puisque sur les 32 monnaies recueillies, seulement deux sont postérieures à 350-353. Même constat pour l'établissement de Schieren (359), où la fouille des bains a livré une couche de destruction datable dans les années 350-355 ainsi qu'un trésor monétaire de la même période. Il reste cependant très vraisemblable en l'état actuel de nos connaissances que les destructions liées aux usurpations de Magnence et de Décence ont moins affecté la moitié occidentale de la cité des Trévires que les régions du cours moyen de la Moselle ou de la Sarre .
Le processus d'abandon progressif de l'habitat rural, déjà observable dans la première moitié du du IVe siècle, se poursuit dans la deuxième moitié du siècle . En effet, sur la base de nos connaissances actuelles il semble permis de voir dans la période valentinienne une dernière césure importante dans l'évolution des établissements ruraux trévires. Les séries monétaires disponibles pour les sites luxembourgeois suggèrent qu'une partie non négligeable de sites qui continuent à être occupés après la crise de 350-355 ne survivent pourtant pas jusqu'à la fin du IVe siècle. Alors que 51 sites sont occupés jusqu'à la fin du siècle, seize autres établissements ruraux semblent déjà avoir été abandonnés au cours de la période valentinienne. Les villae occupées avec certitude jusqu'à la fin du IVe siècle (comme celles d'Altwies/Zweiserei (158), d'Echternach (224) ou de Flaxweiler/Tonn (243)) livrent dans la grande majorité des cas un pourcentage élevé de monnaies de la période valentinienne, qui correspond au rôle important de ces émissions dans la circulation monétaire du dernier quart du IVe siècle. Les seize autres établissements ruraux ont livré par contre des séries monétaires qui s'arrêtent à la période valentinienne et ne livrent que peu de monnaies de cette dernière période. Il est permis d'en conclure à un déclin des sites correspondants, déjà durant le troisième quart du IVe siècle, et à leur abandon définitif avant la fin du siècle . Seulement pour 51 sites (29,3 % des sites datables), les données matérielles (séries monétaires, céramique sigillée, céramique commune) permettent de conclure à une continuation de l'occupation jusqu'à la fin du IVe siècle.
La fin de l'occupation romaine
La grande majorité des établissements ruraux encore occupés à la fin du IVe siècle semblent avoir été abandonnés au tout début du Ve siècle. Mais il faut préciser que cette hypothèse est dans l'écrasante majorité des cas basée exclusivement sur le matériel numismatique et par conséquent susceptible d'être contredite par le résultat de fouilles futures. Seulement pour une poignée de sites ayant déjà fait l'objet de fouilles est-il possible d'affirmer que l'occupation cesse définitivement dans les premières décennies du Ve siècle. Il s'agit des villae de Bollendorf (7), d'Orenhofen (84), de Wasserbillig/An de Freinen (377), de Wiersdorf (113), d'Echternach (224), de Wintersdorf (118) et de Rippweiler/Op Laach (342), qui ont toutes livré, parmi leur matériel archéologique, de nombreux types et formes céramiques de la deuxième moitié du IVe et du début du Ve siècle, alors que celles caractéristiques pour le Ve siècle sont absentes.
Rares sont également jusqu'à présent les sites qui ont livré des indices indubitables d'une occupation postérieure aux invasions du début du Ve siècle. Dans la villa de Konz/Lummelwies (48), celle de Konz/Pfarrkirche (46) ainsi que dans les villae de Welschbillig (110) et de Newel (66) de la céramique des Ve et VIe siècles a été trouvée. Pour la villa de Stahl (103), une occupation postérieure à 406-407 est également attestée, mais elle semble avoir été seulement de nature réduite.