Introduction
Vouloir étudier le rôle que l'artisanat a pu jouer dans la vie économique de l'Empire romain revient à effectuer une ballade en terrain miné. Rares sont en effet à l'heure actuelle les débats concernant l'antiquité romaine où les controverses sont si violentes et les positions si opposées que dans celui qui porte sur la nature de l'économie antique et le rôle que la production non-agricole et les échanges commerciaux ont pu y jouer. Que la nature de l'économie romaine ait fait depuis le XIXe siècle l'objet de débats incessants résulte avant tout de la documentation - littéraire, juridique, épigraphique, iconographique et archéologique - à notre disposition, en elle-même parcellaire et hétérogène, autorisant par cela des interprétations contradictoires. .
Le débat en effet est loin d'être clos. S'il est vrai que les vues "modernistes" de M. Rostovtzeff (1926) sont aujourd'hui presque unanimement rejettées, il est vrai aussi que la position "primitiviste" adverse de l'école finleyenne (Finley 1973) soulève elle aussi depuis une vingtaine d'années déjà de nombreuses contestations, tant de la part d'historiens que d'archéologues travaillant sur l'économie de l'époque impériale. Primitivisme d'une économie essentiellement rurale et basée sur le domaine autarcique, blocage technologique de l'antiquité lié au mode de production esclavagiste et système technologique antique primitif et figé, voilà autant de dogmes de la "new orthodoxy" de l'Ecole de Cambridge sérieusement ébranlés par les recherches récentes.
Dans le cadre de cet article, il ne sera bien entendu pas possible d'aborder tous les problèmes qui se posent actuellement dans le contexte du débat sur la nature de l'économie romaine. Conçue comme une sorte d'introduction générale à la problématique du colloque, la contribution que l'on s'apprête à lire poursuivra par conséquent des buts bien plus limités.
Dans un premier temps il s'agira de présenter le rôle attribué à la production artisanale dans les débats récents sur la nature de l'économie romaine à l'époque impériale et de caractériser la documentation qui sert de base à l'argumentation. Comme il ne paraît dans ce contexte ni possible ni utile de remonter aux origines du débat, à savoir la célèbre controverse entre l'économiste K. Bücher et l'historien de l'antiquité E. Meyer sur la nature de l'économie antique , notre présentation se limitera au modèle "neoprimitiviste"de l'économie romaine présenté par M. I. Finley en 1973 et à l'intense discussion suscitée depuis par ce modèle. L'analyse critique du rôle tenu par l'artisanat dans ces débats aboutira dans un deuxième temps à quelques conclusions d'ordre plus général sur la situation actuelle des recherches en matière d'artisanat romain mais aussi sur les questions importantes qui devraient préoccuer cette recherche dans les années à venir.