Les courants récents
Les thèses avancées par l'école finleyenne ont très certainement eu un effet positif en tant que correctif face aux vues anachroniques des modernistes tels que E. Meyer et M. I. Rostovtzeff (1926) . En effet ces dernières sont aujourd'hui rejetées de manière quasiment unanime par la recherche et relèvent donc désormais "de l'historiographie et non de l'histoire" . La discussion actuelle ne porte par conséquent plus sur la question de savoir si et à quel degré l'économie de l'Empire à l'époque impériale s'apparente à celle de des sociétés industrielles modernes. L'altérité de l'économie de Rome est aujourd'hui admise au même point que celle de sa société .
Mais on est à l'heure actuelle également loin d'une acceptation unanime du modèle "primitiviste" avec son accentuation prononcée du fossé profond qui séparerait l'économie antique de celles des sociétés européennes préindustrielles plus tardives. En effet de nombreuses critiques vis-à-vis de la position "primitiviste" ont été émises tant par des historiens de l'Antiquité que par des archéologues .
En Histoire Ancienne, les travaux récents ont le plus souvent abouti à des positions plus modérées et plus nuancées sur des éléments-clé du modèle "primitiviste", comme p.ex. le degré insuffisant de monétarisation de l'économie romaine (Harl 1996, Crawford 1998, De Cecco 1998, Duncan-Jones 1998, 1999; Wolters 1999), les lacunes du système financier romain (Andreau 1997, 2000a) ou le rôle parasitaire des centre urbains dans le système économique de l'époque impériale (Whittaker 1990; Garnsey/Whittaker 1998). Le problème le plus débattu est cependant sans aucun doute celui de la nature et du rôle économique des échanges dans l'économie romaine (e.a. Moeller 1976; Hopkins 1978, 1980, 1983, Hopkins 1995/6; Shaw 1981; Drexhage 1985; Drexhage 1986; Peacock/Williams 1986; De Ligt 1993; Frayn 1993, Grenier 1997; Humphries 1998; Paterson 1998; Harris 2000; Andreau 2000 b et c; Strobel 2000b, 3-5).
Malgré les différences en termes de méthodes et aussi de documentation qui les caractérisent, la tendance générale commune de toutes ces études est bien de reconnaître à l'économie antique en général et à celle de l'époque romaine impériale en particulier plus de mobilité (ou moins d' "immobilisme" si on préfère), et d'accorder un rôle plus important au commerce. Certains travaux ont également permis de souligner la grande variabilité régionale des échanges aussi bien en termes de quantité et de qualité de produits qu'en termes de types d'échanges observables (Jacobsen 1995, 169-185). Ils mettent par conséquent en garde contre un schématisme trop rigoureux dans l'interprétation des données. En même temps, une attention accrue est accordée depuis peu au rôle joué par les pouvoirs publics (Pleket 1994; Lo Cascio 2000; Lo Cascio/Rathbone 2000b) et notamment par l'armée romaine (Wierschowski 1983; Hanel 1999; Wigg 1999; Fischer 2000) en tant que facteurs importants pour la structuration des espaces économiques. Les recherches récentes soulignent également l'étonnante similitude des mentalités et des attitudes économiques des élites romaines et de leurs homologues d'autres sociétés préindustrielles plus tradives (Veyne 1979; D'Arms 1981; Pleket 1983, 1990, 155-158; Rathbone 1991; Gutsfeld 1992; Aubert 1994, 2001; Schäfer 1998; Andreau 1999). D'une part, l'attitude négative face au commerce et à la production non-agricole soulignée par les adhérants de l'école "primitiviste" semble limitée à la classe sénatoriale et ne pas devoir être considérée comme typique pour toutes les élites de l'empire . D'autre part une analyse approfondie des comportements économiques montre bien que cette attitude négative affichée vis-à-vis des activités économiques non-agraires n'a pas empêché de nombreux membres de la classe sénatoriale de s'y engager via des esclaves ou des liberti (Schleich 1983, 1984).
En d'autres termes: au lieu d'accentuer, comme l'avaient fait Finley et les primitivistes, le fossé profond qui séparerait l'économie antique de celles du Moyen Age et de l'Ancien Régime, la plupart de ces travaux récents affichent une tendence opposée. Elles soulignent les similitudes entre l'empire romain et les sociétés préindistrielles plus tardives tant pour les comportements économiques observables que pour la structure économique générale.
Avec quelques années de retard sur l'histoire ancienne, la recherche archéologique elle aussi a commencé vers le milieu des années 1980 à témoigner un intérêt renouvelé pour l'économie de l'Empire romain (Peacock 1982; Greene 1986, Manning 1987) et ses bases technologiques (Greene 1990; 1994; 1997; 2000a et b; Raepsaet 1994). Ces études basées sur la documentation archéologique montrent clairement que le commerce à longue distance et la production artisanale destinée à des marchés suprarégionaux jouainet un rôle bien plus important que les adhérants du modèle "primitiviste" ne veulent l'admettent. Parmi ces travaux, une place de choix revient aux études consacrées au différents moyens de transport (Ellmers 1989; Casson 1990; Parker 1992; Pomey 1997, Polfer 2000) et notamment au transport terrestre (Raepsaet 1979; Raepsaet 1987; 1998; Molin 1987; Amouretti 1991; Polfer 1991). Ce sont en effet avant tout ces recherches récentes consacrées aux transports qui, en faisant apparaître toute la diversité des modes de transport de l'époque impériale, ont entièrement renouvelé la problématique technologique en rendant définitivement caduques les anciennes idées reçues d'inadéquation technique et de faible rendement .
Les débats sur la nature de l'économie romaine menés depuis une bonne vingtaine d'années tant en histoire ancienne qu'en archéologie, ont donc apporté un enseignement fondamental: celui de l'inadéquation tant du modèle "moderniste" de Rostovtzeff que du modèle "primitiviste" propagé par Finley et l'école de Cambridge. Si l'altérité de l'économie romaine par rapport à celle des sociétés industrielles ne fait plus de doute aujourd'hui, il s'agit de reconnaître d'un autre côté aussi que des éléments comme la recherche de profits, l'orientation vers un marché suprarégional, l'investissement dans des infrastructures productives voire la mise en place de productions de masse sont aussi des réalités observables et par conséquent des facteurs importants à mettre en compte dans l'analyse de l'économie romaine à l'époque impériale .
Grâce à ces travaux, il est devenu évident aujourd'hui qu'une discussion valable sur la nature de l'économie romaine nécessite une prise en compte de l'ensemble de la documentation , tant écrite (Humphrey/Oleson/Sherwood 1998) qu'iconographique (Chevallier 1997, Demarolle et Larsson-Loven dans ce volume) ou archéologique. Mais en ce qui concerne l'artisanat, le secteur économique qui nous intéresse plus particulièrement dans le cadre de ce colloque, deux constatations s'imposent: