Conclusions:
À ce double déséquilibre il y a bien entendu des raisons. Au delà de l'incompatibilité de principe entre sources écrites et sources archéologiques parfois invoquée , il y en a d'autres, qui - si elles sont moins volontiers admises par les archéologues - me semblent cependant plus importantes car directement liées à la présentation des résultats de la recherche archéologique.
Un premier facteur d'explication - et non des moindres - est certainement le fait qu'il n'existe à ce jour pas de revue scientifique ni de bibliographie internationale établie qui permettraient aux historiens de l'économie romaine de se procurer rapidement et de manière efficace un aperçu sur la production scientifique récente en matière d'archéologie de l'artisanat. À cela s'ajoute le manque cruel de mises au point thématiques/régionales qui permettraient au moins pour certaines questions fondamentales aux chercheurs d'autres domaines de se renseigner assez facilement sur l'état des questions et les débats actuels. Ainsi, parmi les très nombreuses activités artisanales de l'époque romaine, il n'y a guère que la production céramique (Strobel 2000a) et notamment celle d'amphores (p.ex. Zevi 1989; Martin-Kilcher 1994, Heimberg 1997; Remesal 1997; Laval 1998) à avoir attiré ces dernières années une attention plus soutenue et dépassant le stade de la présentation monographique de sites de production ou de la discussion purement technique. Qu'il faille toujours en 2001 renvoyer le lecteur non-spécialiste à la recherche d'une vue d'ensemble de la production artisanale romaine à des publications vieilles de trois décennies (Burford 1972, Strong 1976) et par bien des aspects dépassées par la recherche, illustre également bien cette situation. Quant aux publications abordant sur base de la documentation archéologique des problématiques plus générales, telle que le rôle de la production artisanale en milieu rural (Polfer 1999) ou l'importance relative de l'artisanat par rapport à la production agricole (Mattingly/Salmon 2001a et b), elles restent, il faut bien l'avouer, très rares jusqu'à présent . La littérature archéologique relative à l'artisanat romain reste par conséquent d'un accès souvent difficile même pour les spécialistes, il ne faut par conséquent pas s'étonner de sa réception seulement très insuffisante par les disciplines voisinées.
Mais si les résultats de la recherche archéologique sur l'artisanat sont à tel point absents des discussions actuelles sur la nature de l'économie romaine, il y a à cela également des raisons liées à la nature même des recherches menées. Un problème majeur dans ce contexte me semble être le choix d'un cadre géographique inadapté. En effet la grande majorité des travaux ne sont consacrés qu'à un seul site de production, la cadre géographique retenu est donc le plus souvent essentiellement voire exclusivement local et par conséquent insuffisant pour pouvoir déterminer si les phénomènes observables s'inscrivent ou non dans des dynamiques régionales voire interrégionales. D'autres études par contre, procédant à l'échelle de l'Empire dans son ensemble ou de parties importantes de ce dernier (la partie occidentale p.ex.) se heurtent à des difficultés méthodologiques majeures telles que la masse trop importante des données (qui contraint alors à des choix souvent difficiles à justifier) ou la hétérogénéité géographique des données disponibles en termes de quantité mais aussi de qualité . Un autre problème majeur dans ce contexte est celui de l'approche même de la documentation archéologique, trop souvent caractérisée par un intérêt limité aux seuls aspects techniques des structures de production. Trop rares sont encore les travaux qui incluent l'étude du contexte spatial dans lequel s'inscrit l'activité artisanale ou celles s'efforçant de reconstituer à partir des déchets de production l'ensemble de la chaîne opératoire, plus rares encore celles qui tentent de replacer l'activité productrice en question dans un cadre économique plus large. Il est évident qu'une telle approche rend difficile voire impossible la prise en compte des résultats de ces travaux dans des perspectives de recherches plus larges et axées sur des questions d'ordre économique et/ou social.
Pour résumer: si nous voulons dépasser les positions antagonistes des "modernistes" et des "primitivistes", toutes deux inadaptées à une interprétation adéquate de la documentation disponible, les recherches des années à venir devront certes accorder une attention particulière à des questions fondamentales telle que la structure de la propriété foncière, le degré de monétarisation de l'économie ou les différents types de marchés et d'échanges observables. Mais il semble aussi évident que la documentation archéologique dans son ensemble et avant tout celle relative à l'activité artisanale méritent d'être mieux intégrées dans ces débats qu'elles ne le sont à l'heure actuelle. Cette dernière devrait en effet pouvoir apporter une contribution substantielle à l'étude de questions fondamentales dont voici quelques-unes à titre d'exemple:
La caractéristique commune de ces questions, c'est qu'elles concernent toutes l'économie romaine de l'époque impériale dans son ensemble. Elles privilégient ainsi la perspective longue et par là-même la comparaison avec les économies des sociétés préindustrielles plus tardives. Si importantes qu'elles puissent êtres, de telles interrogations ne doivent cependant pas faire perdre de vue l'intérêt d'une analyse des situations et des évolutions au sein même de la période impériale. Qu'en est-il du niveau technologique des productions artisanales à un moment donné dans les différentes régions de l'Empire ? Y a-t-il et si oui dans quel contexte transfert de savoir-faire technologique ? De quelle manière et en quelle mesure l'évolution du contexte politique et militaire au passage du Haut-Empire vers l'Antiquité tardive se répercute-t-elle sur la production artisanale, en ce qui concerne les types de produits et les méthodes de production bien sûr, mais aussi par rapport à l'organisation de l'activité productrice et la diffusion des produits manufacturés ? Voilà autant de problèmes intéressants non seulement dans le cadre restreint de l'histoire des techniques artisanales mais également importantes en vue d'une compréhension adéquate des structures fondamentales de l'économie de l'Empire romain.
À la lecture des contributions rassemblées dans ces actes, une constatation s'impose: la documentation archéologique aura un mot important à dire dans les analyses futures de l'économie romaine. En proposant un nouveau modèle de l'économie impériale sur base de la documentation archéologique (contribution de Ken DARK) ou en présentant une synthèse sur l'évolution de certains artisanats tels la tannerie (contribution de Carol van DRIEL-MURRAY), la métallurgie (contributions de Justine BAYLEY et de Marc LEROY), le travail de l'os (contribution de Nina CRUMMY), du verre (contributions de Heidi AMREIN et de Claudia MACCABRUNI) et du bois (contribution de Paola PUGSLEY), une série de contributions réunies dans ce volume soulignent bien ce fait. Elles montrent également combien il serait erronné de considérer l'artisanat de l'époque impériale dans son ensemble comme technologiquement figé ou de sousestimer les dynamiques de développement de ses différentes composantes au sein même de la période romaine. Il est évident qu'un rôle particulièrement important dans les études futures reviendra à l'artisanat céramique, à cause de ses structures productives massives et donc archéologiquement plus facilement repérables mais aussi à cause des produits omniprésents et étudiés de longue date par les archéologues. Les contributions de Richard DELAGE, de Sara SANTORO et de Maria Paola LAVIZZARI constituent une illustration parfaite du potentiel des recherches dans ce domaine. Elles montrent également tout le danger que comporteraient des généralisations trop rapides et ne reposant pas sur des études poussées tant de la chronologie des sites de production que de leur évolution technologique et de leur environnement économique respectif.
D'un autre côté les synthèses régionales présentées par Frédéric LORIDANT, Alain TRINTIGNAC, Martin LUIK et Günther MOOSBAUER montrent bien l'importance de la documentation archéologique relative à l'artisanat en tant que source pour l'étude des différents types d'espaces économiques observables à la période impériale. Si nous voulons avancer dans nos connaissances relatives à l'artisanat romain, cela présupposera d'une part bien entendu la reprise de la documentation ancienne dans de telles études au cadre géographique bien défini. Mais cela nécessitera également une prise de conscience de la part des archéologues de terrain. La contribution de Nadine DIEUDONNE-GLAD illustre en effet parfaitement tant le degré de complexité que les données archéologiques peuvent montrer déjà au niveau de l'analyse locale que les résultats étonnants pouvant être obtenus grâce à une méthodologie de la fouille non seulement rigoureuse mais aussi consciente de l'importance des questionnements économiques. Si la fouille de sites de production est certes susceptible de nous apporter dans les années à venir un nombre important d'enseignements nouveaux sur l'organisation de l'activité productive elle-même, sur les étapes du processus de production et sur son évolution technologique, il s'agit de ne pas oublier d'autres composantes de la documentation archéologique. Les contributions de Jeanne-Marie DEMAROLLE et de Lena LARSSON LOVEN viennent à point pour nous le rappeler, puisqu'elles témoignent toutes les deux du grand intérêt que peut avoir l'analyse de la documentation iconographique en vue d'une analyse du statut social de l'artisan. La même remarque vaut bien entendu aussi pour le résultat de l'activité artisanale, c.-à-d. le produit fini lui-même. La contribution de Luis FERNANDES le souligne tout en montrant l'intérêt d'une coopération étroite entre l'archéologue et l'épigraphiste qui ici, pour une fois, fait sortir de l'anonymat sinon les artisans eux-mêmes du moins les organisateurs de l'activité productrice.
Le lecteur ne trouvera dans les contributions rassemblées dans ce volume pas de réponses toutes faites aux questions fondamentales relatives à l'économie impériale qui ont été énoncées plus haut. L'explication réside dans le simple fait que la prise en compte de la documentation archéologique dans les réflexions sur l'économie romaine n'en est encore qu'à ses débuts. Des travaux importants restent à faire, tant au niveau de l'étude des différents artisanats et de leur évolution technologique qu'à celui des analyses et des comparaisons régionales et suprarégionales. Si le colloque d'Erpeldange pouvait contribuer à lancer des travaux dans cette direction, il aurait déjà pleinement atteint son but