Analyse critique de la base documentaire disponibles
Au risque d'aboutir à une interprétation abusive, une analyse critique de cette base documentaire extrêmement réduite s'impose.
Sur les quatre sources relatives au transport fluvial réunies dans la fig. 1, les trois dernières semblent à première vue poser peu de problèmes, puisqu'il s'agit des documents issus de la pratique commerciale quotidienne(18). Pour notre propos, il ne faut cependant pas perdre de vue que les données chiffrées que ces documents nous livrent concernent dans tous les cas des transports en aval. Il y a lieu aussi de noter que nous ne saississons à travers eux qu'une partie seulement de l'ensemble des frais engendrés par le transport fluvial, en amont aussi bien qu'en aval. En effet, si les trois papyri égyptiens nous renseignent sur les frais liés directement au louage du bateau et (peut-être) de son équipage, il est bien évident qu'ils passent sous silence des frais supplémentaires, liés par exemple au chargement respectivement au déchargement des bateaux ainsi qu'à l'utilisation des installation portuaires.
Par ailleurs se pose la question fondamentale de la représentativité de ces données égyptiennes pour le transport fluvial de l'époque impériale dans son ensemble. En effet, il ne fait aucun doute que l'importance primordiale de l'Egypte pour le ravitaillement en blé de l'Italie y avait conduit depuis le haut empire déjà à la mise en place d'une infrastructure pour le transport fluvial particulièrement importante.
Toutes ces observations doivent par conséquent nous inciter à la prudence quant à l'utilisation des données égyptiennes. Il paraît clair que nous ne saisissons à travers eux le transport fluvial romain que dans ses conditions les plus favorables et que par conséquent le coût engendré par le transport fluvial dans des circonstances moins propices a certainement dû être supérieur à nos résultats.
Bien plus problématique - et ceci à plusieurs égards - est l'utilisation de notre source principale, l'Edit de Dioclétien(19).
Les difficultés résultent en partie de la nature du document. Il ne fait en effet plus de doute aujourd'hui que la rédaction du tarif, qui fut promulgé entre le 20 novembre et le 9 décembre de l'an 301 ap. J.-Chr(20). pour l'ensemble de l'Empire(21), est à voir en relation directe avec la deuxième réforme monétaire de l'empereur Dioclétien, lancée le 1er septembre de la même année(22). La principale mesure de cette réforme monétaire, à savoir la multilication par deux de la valeur nominale des monnaies d'argent, avait engendré des conséquences économiques dramatiques et notamment une flambée des prix. Les autorités impériales, essayant de stopper cette évolution, décidèrent de fixant des maxima pour les prix des biens aussi bien que des services.
Cette motivation de l'Edit de Dioclétien ne reste bien entendu pas sans répercussions sur l'interpretation des données chiffrées qu'il livre. Il paraît en effet clair que les prix indiqués dans l'Edit sont le résultat d'une entreprise bureaucratique plutôt qu'une image fiable de la réalité économique. D'ailleurs le laps de temps très court entre la réalisation de la réforme monétaire et la promulgation de l'Edit n'a certainement pas permis aux auteurs de ce dernier de procéder à une collecte très étendue d'informations sur les prix réels pratiqués dans les différentes parties de l'Empire. La suite des évènements va d'ailleurs très rapidement démontrer qu'il s'agissait d'une tentative mort-née de rétablir la stabilité monétaire après les flambées inflationistes du 3ème siècle(23).
Il s'en suit donc pour notre propos que les données de l'Edit sur les coûts du transport sont à interpréter avec beaucoup de précautions. Tant les données sur les coûts absolus que le rapport entre les coûts des différents moyens de transports que les indications de l'Edit permettent d'établir ne reproduisent pas une situation réelle telle qu'elle aurait existé en 301 ap. J.-Chr., mais constituent plutôt une construction idéale aux yeux des auteurs de l'Edit.
Mais les difficultés d'interprétation ne s'arrêtent pas là. Pour le calcul du rapport de coût entre les différents moyens de transport, le transport maritime n'est représenté que par une seule indication, la charge pour le trajet Alexandrie-Rome. Il faut cependant être conscient du fait que l'Edit livre de nombreuses indications pour des trajets maritimes et que celles-ci sont loin d'être homogènes(24). D'autre part, les indications de l'Edit ne semblent concerner que le transport lui-même et négliger d'autres frais relatifs au transport maritime, comme par exemple les charges portuaires ou les frais de chargement et de déchargement. En résumant, les données fournies par l'Edit, en vue de ce que nous savons sur les capacités de port et la vitesse des navires romains(25), paraissent sousévaluer les coûts réels engendrés par le transport maritime.
L'indication de l'Edit concernant le transport fluvial (Ed. Diocl. 35,51), connue grâce à un fragment d'Aezani depuis 1973 déjà, mais lue correctement seulement en 1979(26), est elle-aussi moins claire qu'il n'y paraît à première vue:
item in navibus amnicis per singulos modios per mille passus vinginti denariu(m) unum et victus
Deux questions principales se posent à son égard:
Depuis la publication des fragments d'Aezani, nous connaissons avec certitude la suite des différentes indications qui concernent le transport maritime et nous savons également que celles-ci étaient immédiatement suivies par les données concernant le tranport fluvial. Mais il existait à Aezani encore au moins une colonne de texte dont nous n'avons plus que les lettres initiales de chaque ligne(27). Les fragments d'Aphrodisias ont quant à eux livré quelques lignes qui ne correspondent pas avec le texte connu d'Aezani. Or parmi ces fragments d'Aphrodisias, dont les débuts de lignes ne sont malheureusement pas conservés, il y a trois fragments(28) qui semblent également se rapporter au transport fluvial (voir lignes 2-4 du tableau 3).
| 1 | Ed. Diocl. 35, 51 | Item in navibus amnicis per singulos modios per mille passus vinginti denariu(m) unum et victus |
| 2 | Ed. Diocl. 35, 59-63 | ( ) um aqua discindentis per singulos modios * unum |
| 3 | Ed. Diocl. 35, 59-63 | ( ) milia passus XX per singulos modios * duos |
| 4 | Ed. Diocl. 35, 72-107 | ( ) enne Aquleiam in modiis * septem (m)ilia quingentis |
| fig.3: Les indications de l'Edit de Dioclétien concernant le transport fluvial |
Comme elle ne contient pas d'indication de distance, on peut supposer que la donnée de la ligne 2 renseigne sur des frais supplémentaires en relation avec le transport fluvial. Un tel denarius per modius est également connu de certains papyri égyptiens, où. il pourrait s'agir d'une surcharge concernant le transport de blé pour l'annone(29) ou d'un forfait pour frais de déchargement et de stockage à Alexandrie.
La dernière indication de notre fig. 3 quant à elle concerne probablement le transport par canal entre Ravenne et Aquilée(30).
Ce qui pose plus de problèmes dans notre contexte est l'indication de la ligne 3 de notre tableau. S'agit-il de la charge normale prévue par l'Edit pour le transport en amont ou bien cette indication concerne-t-elle également le transport en aval?
Si l'on suppose que la donnée concerne le transport en amont, l'Edit donne un rapport de 1 : 7, 6 entre le transport maritime et le transport fluvial en amont. L'utilisation des données des papyri égyptiens donne par contre un rapport de 1 : 5,6-6,5 entre le transport maritime et le transport fluvial en aval, et ceci dans les conditions particulièrement favorables pour le transport fluvial dans l'Egypte de la période impériale.
Il me semble par conséquent plus réaliste d'admettre, comme hypothèse de travail, que l'indication de la ligne 3 de notre tableau s'applique elle aussi au transport fluvial en aval. Si tel était le cas, nous n'aurions par conséquent pris en compte dans notre calcul le transport fluvial en aval que dans des conditions particulièrement favorables, dont on peut douter qu'elles aient jamais été réalisées dans la réalité.
Enfin, les indications de l'Edit concernant le transport par voie terrestre sont elles-aussi sujettes à caution. En effet, le coût les plus élevé de notre tableau 2 est calculé sur la base d'un chariot portant 1200 livres romaines (387,6 kg). Or, d'après tout ce que nous savons aujourd'hui sur le transport par voie terrestre à l'époque romaine(31), 1200 livres sont loin de représenter la charge maximale voire seulement normale d'un chariot romain(32). Ceci dit, il est bien évident que les frais pour le transport de marchandises particulièrement lourdes ou encombrantes pouvaient être très élevés(33).