Depuis l'Antiquité le pain est un aliment essentiel à la survie des hommes. Il est et fut la cause d'innombrables efforts, de guerres et de révolutions, le soucis des mères de famille comme celui des chefs d'Etats.
L'histoire
nous enseigne les faits qu'il suscita, mais son histoire à lui est plus
difficile à cerner et s'efface souvent devant les actions que les hommes
entreprennent pour se l'assurer. Se pencher sur l'histoire du pain c'est
d'abord se poser la question: "qu'est-ce que le pain? ".
Toute
pâte de farine et d'eau, laissée plus de vingt-quatre heures dans
un endroit chaud, se corrompt sous l'effet des micro-organismes et des spores
véhiculés dans l'atmosphère. Les levures
décomposent les sucres de la farine en alcool et en acide carbonique
dont le bulles, retenues par la viscosité du gluten, gonflent la
pâte; la cuisson chasse gaz et alcool, mais le pain garde leurs traces et
prend l'aspect poreux léger et aéré qui le
caractérise. Le meilleur moyen de faire fermenter la pâte
fraîche est de lui adjoindre ... le levain qui permet de pétrir
l'ensemble de la future fournée ".
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| Pains romains de différentes
formes (diamètre du plus grand: 22 cm) |
Muni de cette
information, nous observons deux choses: d'abord que sans
céréales et donc sans farine, point de pain. En second lieu que
la présence de farine seule ne fait pas le pain. Voilà pourquoi
nous allons dans une première partie essayer de revenir
brièvement sur l'apparition des graminées et esquisser le long
cheminement à partir de l'existence des céréales
jusqu'à ce que l'invention du pain devienne possible. Dans une seconde
partie nous verrons où et quand le pain en tant que tel est probablement
apparu et comment il s'est développé par la suite.
L'homme du paléolithique est chasseur et cueilleur. Son alimentation
repose sur les animaux sauvages qu'il réussit à tuer ainsi que
sur les plantes, racines, fruits etc. qu'il trouve dans la nature qui
l'entoure, sans cependant encore chercher à domestiquer ni animaux, ni
plantes. Cette alimentation est également en accord avec son mode de vie
non-sédentaire.
Avec la fin de l'ère glaciaire, le
réchauffement progressif du climat permet l'extension des
céréales sauvages (orge, engrain, seigle sauvage et blé
amidonnier) dans le Croissant fertile (Egypte, Proche-Orient,
Mésopotamie), car en Europe il n'existe guère de
céréales sauvages. Dans la première région la
cueillette intensifiée de céréales sauvages est
attestée dès le dixième millénaire. Des populations
de chasseurs ont en effet commencé à les récolter. Ces
céréales sont probablement grignotées crues ou
grillées, mais pas encore moulues. Des couteaux en silex que les
fouilles archéologiques ont mis à jour portent le lustré
caractéristique dû aux chaumes tranchées, et ceci sur une
zone géographique s'étendant depuis l'Iran oriental, le
Turkménistan, le sud de la Caspienne jusqu'à la Crimée et
à la Grèce (Natoufiens) confirment cette évolution. Les
chasseurs n'en deviennent pas pour autant des agriculteurs à partir de
ce moment-là, loin s'en faut, mais la partie végétale de
l'alimentation humaine comporte des graines sauvages ramassées au
même titre que d'autres plantes. Ensuite seulement ces graines seront
écrasées. L'homme commence à apprendre à moudre le
grain en utilisant des meules primitives composées d'une large pierre
servant de partie inférieure sur laquelle sont concassées ou
écrasées les céréales à l'aide d'une pierre
de taille plus réduite à laquelle l'homme imprime un mouvement de
va-et-vient sur son socle. La farine ainsi obtenue contient une quantité
importante de son. Cette farine est mélangée à de l'eau et
peut être utilisée de deux manières: soit en cuisant une
bouillie, soit en confectionnant une sorte de pâte cuite dans des cendres
ou sur des pierres chaudes. Il ne s'agit toujours pas de pain proprement dit,
mais déjà de son ancêtre, la galette.
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| Moissonneuse utilisée en Gaule à
lépoque romaine, daprès deux reliefs en pierre provenant dArlon et de Buzenol (Belgique) |
L'étape suivante est franchie au huitième millénaire au
cours duquel le blé amidonnier est domestiqué dans la
vallée du Jourdain et cette domestication s'étend ensuite
à tout le Proche-Orient. C'est ici que se fait le passage au mode de vie
agricole qui va transformer le chasseur/cueilleur nomade en agriculteur
sédentaire alors qu'en Europe, les premiers villages d'agriculteurs
n'apparaissent que quelque 2.000 à 3.000 ans plus tard seulement. Des
analyses génétiques récentes viennent confirmer les
théories établies par les archéologues selon lesquelles
l'agriculture serait née dans le Croissant fertile il y a à peu
près 10.000 ans. Il faut en effet noter que toutes les évolutions
dans le domaine végétal en général, dans celui des
graminées et plus tard dans celui des céréales en
particulier se fait au commencement dans les régions du Proche-Orient
où le climat est plus favorable pour ne s'étendre qu'ensuite avec
un certain décalage chronologique au nord et à l'ouest
européen, notamment par le biais de migrations d'agriculteurs qui se
dirigent vers le nord de la Méditerranée.
Dès les
débuts du cinquième millénaire les paysans
néolithiques en Europe centrale cultivent plusieurs
variétés de blé. Des fouilles ont permis de
déterminer plusieurs espèces de blé domestiquées:
l'engrain aux graines étroites, l'amidonnier aux grains plus grands et
plus larges, des blés durs et des blés tendres.
Parallèlement l'orge est également cultivée. Cette
dernière céréale se prête cependant moins bien
à la panification que le blé car il contient moins de gluten
La panification proprement dite, consistant dans le pétrissage, le
levage et la cuisson du pain est maintenant imminente. Elle fera l'objet de la
seconde partie de cet article.
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| Relief du monument funéraire du boulanger romain Marcus Vergilius Eurysaces. Hauteur env. 60 cm. Les scènes décrivent de haut en bass et de gauche à droite: le tamisage de la farine, deux moulins actionnés par des mulets, scène de comptabilité, la cuisson dans un four, le pétrissage et le façonnage de la pâte , machine à pétrir la farine (ou le déchargement ou linspection dun moulin couvert?), le rassemblage des pains dans des paniers, le pesage des paniers, la vente et le transport de la marchandise. |
Indications bibliographiques
- Louis-René NOUGIER,
L'économie préhistorique, PUF, Que sais-je, Paris, 1977
-
Raymond CALVEL, Le pain, PUF, Que sais-je, Paris, 1979
- Heinrich Eduard
JACOB, Sechstausend Jahre Brot, Rowohlt Verlag, Hamburg, 1954
- Robert
DELORT, L'aliment-roi: le pain, in: L'Histoire, no. 85, 1986
- Grand Atlas
de l'Archéologie, Encyclopaedia Universalis, Albin Michel, Paris,
1985,
- Grand Atlas de l'Histoire Mondiale, Encyclopaedia Universalis,
Albin Michel, Paris, 1985
- Vorgeschichte, Frühe Hochkulturen, Bd. 1,
in: Propyläen Weltgeschichte, Hrsgber: Golo MANN, Alfred HEUSS,
Propyläen Verlag, Berlin, Frankfurt/Main, 1986,
- Catherine VINCENT,
La génétique confirme que la Turquie serait le berceau de
l'agriculture, in: Le Monde, 4 décembre 1997, p. 21
- Max
Währen und Christoph Schneider, Die puls, in: Augster Museumshefte 14,
Augst 1995