3.1. Le contexte historique de 1845 et la genèse de la Société Archéologique
Le 18e siècle, au Luxembourg, n'est pas propice à la recherche archéologique. Les grandes collections du gouverneur Mansfeld et des jésuites sont dispersées - le pays est une province calme et somnolente des Pays Bas autrichiens. Ce n'est qu'au 19e siècle que la situation change radicalement.
Après les péripéties de la révolution française qui englobe également le Luxembourg, naît la question luxembourgeoise. En 1815, le congrès de Vienne crée un Grand-Duché de Luxembourg, état souverain et autonome, dont le souverain - le grand-duc - est en même temps roi des Pays Bas. Il n'y a qu'une union personnelle entre le Grand-Duché et les Pays Bas (qui durera jusqu'en 1890). Mais le roi traite le Luxembourg comme la 18e province des Pays Bas et nie son particularisme. A la suite de la révolution belge en 1830 et la consolidation du nouvel état belge, la majorité de la population luxembourgeoise préconise le rattachement à ce nouvel état progressiste lequel administre le Luxembourg de 1830 à 1838, exception faite de la capitale, donc la ville de Luxembourg, qui reste sous administration orangiste. Les puissances européennes réunies à Londres en 1831 prévoient le partage du Luxembourg dont seulement la partie francophone sera rattachée à la Belgique, la partie orientale restant à Guillaume ler en tant que Grand-Duché, en union personnelle avec les Pays-Bas, solution que ce dernier n'accepte qu'en 1838. Le traité de Londres de 1839 stabilise cette situation définitivement, et voilà le Grand-Duché, bien malgré lui, un Etat souverain.
C'est en ce moment que le Luxembourg commence à gagner progressivement une conscience nationale. En 1829, le premier livre est imprimé en langue luxembourgeoise; en 1847 est publié le premier dictionnaire du luxembourgeois par J.-F. Gangler. Et on commence à se rappeler une histoire qui comportait des périodes de gloire, ou qu'on investit d'un nouveau sentiment de gloire, comme le Moyen Age où la dynastie des Luxembourg produit des rois et des empereurs tel que Henri Il, Henri VII, Wenceslas Il et Sigismond. Et dans le même ordre d'idées renaît l'intérêt pour l'antiquité, notamment l'antiquité romaine quand le Luxembourg faisait partie de la civitas Treverorum et de ce fait du grand empire romain qui dominait la meilleure partie de l'Europe. Bref, un passé glorieux sur lequel la conscience nationale naissante et encore titubante peut s'appuyer. L"'appel aux Luxembourgeois" lancé en 1845 par la nouvelle Société archéologique résume ce sentiment, dans un langage chargé d'émotions, en constatant que "notre histoire nationale vaut la peine d'être étudiée; elle n'est pas stérile, elle n'est pas de fraîche date ... la maison de Luxembourg occupa, pendant plus de quatre siècles, un rang distingué parmi les dynasties de l'Europe. Elle a donné des empereurs à l'Allemagne, des chefs aux croisades, des illustrations à la chevalerie, des prélats à l'église, des savants à la science et de grands hommes à l'histoire. ... Semblable au chêne séculaire de nos forêts, le caractère luxembourgeois est resté debout au milieu des orages, qui ont grondé sur le pays... des mains patriotiques et habiles ... élèveront le monument national qui nous manque."
Des amateurs isolés font quelques découvertes archéologiques qui forment de nouvelles collections privées, dont beaucoup spécialisées sur des monnaies, notamment celles:
- de François-Julien Vannérus (1779-1850), notaire à Diekirch;
- de Madame Dagois à Diekirch;
- du conseiller Jean Ulveling (1796-1878);
- de l'instituteur Linden à Lamadeleine (surnommé "l'ermite du Titelberg");
- du gouverneur Gaspar-Ignace-Théodore de la Fontaine (1787-1871) lequel possède notamment une belle collection de monnaies et, à en croire le journal de Jules Michelet, a fait "une voie romaine pour conduire à son jardin et, pour la rendre romaine, il y a jeté des médailles romaines". 690 pièces de la République romaine furent acquises par le gouvernement luxembourgeois en 1856 et se nouveau aujourd'hui au MNHA;
- du docteur Colrez;
- du Dr. Auguste Neyen (1809-1882) à Wiltz;
- du pharmacien Frédéric Hochhertz à Luxembourg. Hochhertz avait acquis l'ancienne collection Lambert laquelle remonte à Alexandre Wiltheim lui-même. La collection numismate de Wiltheim fut vendue après sa mort à son neveu Jean-Georges de Ballonfeaux et après la mort de celui-ci, en 1726, au baron Christoph d'Arnould et de Meysembourg. Par la suite, elle devint la propriété de Joseph Lambert, baron de Marchant et d'Ansembourg. La collection resta dans la famille Hochhertz jusqu'en 1853 quand elle devient propriété de Joseph Pescatore, vice-président de la cour supérieure de justice. En 1902, elle fut finalement léguée en testament à la ville de Luxembourg;
- du major Senckler à Cologne, et
- du docteur Elberling qui se concentre également sur des monnaies romaines. Cette collection était constituée de 775 pièces en or, 1000 monnaies d'argent de la république, 2700 monnaies romaines impériales en argent et 5500 bronzes de divers modules. Après la mort du Dr. Elberling, en 1873, la collection fut vendu à la maison Rollin et Feuardent de Paris.
Une note du Dr. Nicolas Clasen, le médecin qui est aussi le bibliothécaire de la ville, datée du 22 mars 1828, fait rapport d'une collection assez bigarrée qui se trouve en dépôt à la bibliothèque de l'Athénée, (1) qui faisait fonction de bibliothèque de la ville, "recueillie par les soins du bibliothécaire sans aucuns frais" et qui comprend entre autres choses, un fusil fabriqué en 1649, le glaive qui a servi de temps immémorial à Luxembourg pour les exécutions de justice, un tableau représentant la Nativité, mais aussi une trentaine de fragments d'anciennes pierres tumulaires trouvées dans divers lieux de la province "où l'on suppose qu'il existait des camps des Romains."
Le 8 avril 1828, le ministre néerlandais de l'intérieur van Gobbelschroy décide que la pierre d'Amberloup - une pierre à quatre divinités que l'Abbé Boreux, curé d'Amberloup, avait découverte par hasard en 1825 dans son église, caché dans le soubassement de l'autel - pouvait être déposée dans cette collection "dans le but d'animer dans le Grand-Duché le goût pour les recherches des antiquités qu'on y trouverait probablement enfoncées en plus d'un endroit".
Dans son résumé de l'histoire du Luxembourg, le professeur Joseph Paquet avait déploré en 1838 l'absence de toute collection de monnaies antiques à la bibliothèque de l'Athénée. En réponse, le conseiller Jean Ulveling fait don d'une centaine de monnaies romaines à la ville, en avril 1839, ce qui constitue encore un pas vers la constitution d'une collection publique.
L'année 1842 voit plusieurs événements importants
- Un grand trésor de médailles romaines dans trois grandes urnes est déterré à Dalheim par un laboureur. Il contient environ 24.000 pièces, la plupart en moyen et petit bronze, dont seulement 161 exemplaires se trouvent aujourd'hui dans la collection du MNHA. A l'époque de la découverte, le gouverneur de la Fontaine en acheta 22.427 pièces (dont il rebuta 9.444 à cause de leur mauvaise conservation), tandis que Senckler de Cologne en acquit 1.324 pièces. D'autres pièces sont entrées dans la collection du Dr. Elberling. L'histoire de ce trésor montre bien les problèmes posés par ces collections du 19e siècle: quant à la collection de monnaies impériales de la Fontaine qui fut vendu à Bruxelles, il n'y a pas de catalogue. Quant à la collection Senckler, le Catalogue de la Collection de Médailles romaines de Mr. Senckler, Major d'artillerie à Cologne, imprimé à Cologne en 1847, n'est d'aucune utilité puisque les pièces provenant de Dalheim ne sont pas désignées comme telles; la publication de Senckler lui-même sur le trésor se limite à dresser une liste des revers et une liste séparée, non liée, des marques d'ateliers. Quant à la collection Elberling, il n'existe pas non plus de catalogue complet; seulement les pièces rares ont été publiées dans les Publications de la Société Historique.
- Auguste Neyen publie l'édition de l'oeuvre de Wiltheim sous le titre Luciliburgensia sive Luxemburgum romanum ..., titre qu'il rallonge avec plusieurs lignes, fabriquées par lui-même.
- Auguste Neyen envoie un questionnaire avec 21 "questions historiques adressées à MM. Les Curés et Desservants, les Vicaires, les Bourgmestres et les Personnes notables de l'ancien Pays-Duché de Luxembourg et comté de Chiny". Il veut notamment savoir:
- "A-t-on trouvé dans votre commune des antiquités romaines, telles que inscriptions, monuments, restes d'édifices, d'aqueducs, de murs, des sculptures (surtout dans votre église), des briques, des médailles? En existe-t-il entre les mains de certains particuliers ?"
- "N'a-t-on pas de souvenir qu'une route romaine, dit vulgairement Route des Payens ou Kiem, ait passé par ou près de votre commune? En existe-t-il encore quelques restes ?"
Le résultat de cette initiative n'est pas connu en détail. Joseph Goedert réfère, a titre de curiosité, la réponse du curé de Toernich qui dit seulement: "Le soussigné ne sait rien"... D'ailleurs, le gouverneur de la Fontaine est d'avis que l'initiative de Neyen est inutile et ne conduira à aucun résultat de manière "qu'en définitive vous (Neyen) trouveriez avoir donné un coup d'épée dans l'eau. Un travail de la nature de celui que vous projetez ne pourrait se faire utilement que dans une réunion d'hommes studieux et amateurs de l'histoire locale". De la Fontaine conseille à Neyen de se mettre en contact avec un autre collectionneur, Wurth-Paquet, président du tribunal d'arrondissement à Luxembourg, en vue de la création d'une société historique publique. Joseph Paquet, professeur à l'Athénée et l'Abbé Matthias Manternach, aumônier à l'Athénée, se joignent à ce groupe et discutent en effet des travaux préparatoires à la fondation d'une telle société.
Neyen et son groupe poursuivent l'idée d'une société historique que Neyen lui-même expose à Guillaume Il lors d'une audience en juin 1842. Faute de réponse, Neyen écrit au souverain, en mars 1843, à ce sujet. Le groupe des quatre élabore des statuts provisoires qu'il soumet au chancelier, le baron de Blochhausen. Le 14 mars 1844, le gouverneur déclare la Société provisoirement installée sous le nom de "Société pour la recherche des documents historiques et pour la conservation des monuments anciens." Le 2 septembre 1845, avec la signature de l'arrêté respectif par Guillaume II, celle-ci est définitivement constituée. Elle s'appelle désormais "Société pour la recherche et la conservation des Monuments historiques dans le Grand-Duché de Luxembourg".
Le but de la Société, laquelle est financée moyennant allocation d'un subside annuel par le gouvernement, est, selon l'article 3 de l'arrêté royal grand-ducal du 2 septembre 1845, à "la recherche et la conservation des monuments et des documents historiques et archéologiques concernant le Grand-Duché, et le territoire de l'ancien Duché de Luxembourg." L'article 4 stipule que "les monuments dont la Société obtiendra la disposition seront déposés au Musée annexé à la Bibliothèque spéciale de l'Athénée de Luxembourg." L'article 18 du règlement précise que "la Société fera tout ce qui est en son pouvoir pour réunir dans son musée, afin de les utiliser dans ses travaux historiques, les documents historiques et archéologiques concernant le Grand-Duché et l'ancien pays de Luxembourg. Elle recueillera les débris épars des monuments ruinés et veillera à la conservation de ceux encore debout." Ce musée sera ouvert, du 1er octobre au 20 août, "tous les jeudis, de 9 à 11 heures", à l'exception des "jours légalement fériés, du jeudi avant et du jeudi après le dimanche de Pâques" (art. 22 du règlement).
Dès le début, la Société étend ses intérêts au delà des frontières du Luxembourg de l'époque, notamment par le contact avec des "sociétés savantes établies dans les pays limitrophes. Ces relations sont... de la plus haute importance. Une large partie de l'extrême frontière française, une partie de la Belgique, une partie non moins considérable de la Prusse rhénane ont jadis appartenu au pays de Luxembourg. [Le Luxembourg] possède des monuments qui se rattachent à ces fragments de notre ancienne patrie; la Prusse, la Belgique, la France en possédant un plus grand nombre. La communication réciproque de la découverte de ces monuments offre non seulement un intérêt à la science, mais encore à la nationalité des contrées respectives."
Dans le but "de rechercher, de rassembler, de classer et de conserver" les témoins du passé national, la Société lance un appel aux Luxembourgeois (dont quelques extraits ont déjà été cités ci-dessus) dans lequel elle déplore la perte des collections antérieures - Mansfeld et autres - qui ont pris le chemin de l'étranger et incite tous les Luxembourgeois à collaborer activement à la constitution d'une nouvelle collection qui ne sera plus "une propriété privée, mais la propriété inaliénable du pays." "Par une éventualité déplorable les recherches et les découvertes du temps passé nous ont appauvris au lieu de nous enrichir. L'ardeur même de l'investigation nous a été funeste; elle a dépouillé et pour ainsi dire épuisé le pays. Si nous ne pouvons plus récupérer les dépouilles, qui nous ont été enlevées et qui font aujourd'hui l'ornement des musées étrangers, tâchons de mettre au moins un terme à la dilapidation. Que tout Luxembourgeois soit fier de conserver à son pays les monuments de son pays ! ... Nous venons faire appel à votre patriotisme. Nous invoquons l'active coopération de nous les rangs de la société. Nos efforts ont besoin d'être secondés pour être couronnés de sucés. Nous avons la certitude que cette patriotique coopération de nous manquera pas ... La collection [auprès de la bibliothèque de l'Athénée] est déjà considérable.... nous [la] devons pour la plupart à la générosité de nos compatriotes. Cet empressement à alimenter un musée national .... est à nos yeux d'un heureux augure. Nous y voyons l'expression de l'opinion publique, l'expression d'un voeu, la manifestation d'un sentiment national, dont nous avons l'honneur d'être les interprètes."
Parmi les 13 membres fondateurs de la Société, nous trouvons, sinon toute l'intelligentsia du Luxembourg, au moins une certaine élite, provenant de l'enseignement public, des professions libérales et encore des milieux politiques, proches du pouvoir:
- six professeurs de l'Athénée:
- Pierre Clomes (1790-1853)
- Pierre-Dominique Joachim (1793-1853)
- Antoine Namur (1812-1869)
- Joseph Paquet (1804-1858)
- Jean-Baptiste Wolff (1795-1866)
- Michel-Nicolas Muller ( 1793 -1876), directeur des études à l'Athénée
- deux médecins:
- Nicolas Clasen (1788-1848), président du collège médical à Luxembourg
- Auguste Neyen
- deux avocats:
- Charles Munchen (1813-1882)
- François-Xavier Wurth-Paquet (1801-1885), conseiller à la Cour supérieure de justice
- trois membres du gouvernement:
- le gouverneur de la Fontaine
- Constantin-Joseph-Antoine Pescatore (1787-1858), membre des Etats du Grand-Duché
- Jean Ulveling, membre du Conseil du Gouvernement.
L'Abbé Manternach qui faisait partie du groupe préparatoire autour de Neyen ne s'y trouve plus. Il était mort en 1843.
Wurth-Paquet est élu président, Antoine Namur conservateur-secrétaire. Neyen qui pourtant se considère toujours comme le premier et véritable fondateur de la Société, n'est finalement qu'un simple membre. Namur, par contre, exerce une influence considérable dans la vie de la Société. En effet, en tant que conservateur - fonction qu'il exerce jusqu'à sa mort le 31 mars 1869 - il est "responsable de la conservation de tous les objets composant les collections du musée. Il en dressera l'inventaire, qui sera vérifié tous les ans par le président" (art. 10 par. 1 du règlement). Cet inventaire "indiquera l'origine et l'époque des acquisitions, qui seront faites" (art. 20 du règlement). Par ailleurs, le conservateur "fera rapport sur les travaux de l'année" (art. 7 de l'arrêté du 2 septembre 1846); dans ce rapport annuel, il "énumérera en détail les objets, qui pendant l'année écoulée auront enrichi le musée" (art. 10 par. 3 du règlement). Les rapports annuels du conservateur ainsi que les inventaires des nouvelles acquisitions, publiés régulièrement jusqu'en 1868 (2) constituent une source précieuse et incontournable pour l'histoire de l'archéologie luxembourgeoise.
Selon l'article 1er du règlement de la Société, le nombre des membres effectifs dont elle se compose, ne peut pas être supérieur à 20, tandis que le nombre des membres correspondants (choisis dans le Grand-Duché) et des membres honoraires (choisis en pays étrangers) est illimité.
De nouveaux membres effectifs viennent rapidement se joindre aux 13 membres fondateurs; leurs noms sont indiqués dans le 2ème rapport publié par la Société. Ce sont:
- Jean-François Boch-Buschmann (1782-1858), conseiller de commerce, à Septfontaines (3);
- Louis Deny (1797-1875), archiviste du Gouvernement Grand-Ducal à Luxembourg;
- Auguste Dutreux (1808-1890), receveur général, à Luxembourg;
- Jean Engling (1801-1888), professeur à l'Athénée et au séminaire à Luxembourg, lequel développera une activité féconde dans la Société, en contribuant un grand nombre d'articles et d'études aux publications de celle-ci. En 1853, il succède à Wurth-Paquet en tant que président de la Société, fonction qu'il assume jusqu'en 1874 et encore de 1885 jusqu'à sa mort.
En 1847, le chancelier de Blochhausen est encore coopté en tant que membre effectif, "en raison surtout des hautes fonctions qu'il occupe à La Haye auprès de la personne du Roi Grand-Duc".
Entre les membres correspondants il y en a quelques-uns qui développeront une activité considérable, soit en fournissant des informations sur des trouvailles effectuées en leur lieu de résidence, soit en intégrant ces trouvailles aux collections de la Société en tant que donateur direct ou intermédiaire entre l'inventeur et la Société, soit encore en procédant à des fouilles plus ou moins organisées (on y reviendra). En 1846, le nombre de ces membres correspondants s'élève à 35, dont 9 curés, 5 notaires, 4 professeurs et instituteurs, 3 ingénieurs, 3 "propriétaires", 2 architectes, 2 fabricants, 2 médecins et un pharmacien, un inspecteur des douanes, un bourgmestre et un juge de paix. Leur nombre parmi lequel il y aura toujours un pourcentage important de curés, d'instituteurs, de conducteurs de travaux publics, de secrétaires communaux et des employées des douanes, atteint 61 en 1868.
Avant d'entamer l'étude des collections de la Société proprement dites, suivons rapidement le chemin de la Société en tant qu'organisation ce qui nous permettra de comprendre le cadre institutionnel dans lequel ces collections s'insèrent.
L'exemple de la Société Archéologique fait école: en 1850, est fondée une Société des sciences naturelles sous la présidence de Boch-Buschmann, un des premiers membres effectifs cooptés de la Société Archéologique. Son but est l'étude de l'histoire naturelle du Grand-Duché, y inclus la paléontologie. Puisque les deux sociétés se réunissent dans le même bâtiment, l'Athénée, lequel héberge également leurs collections respectives, et sont composées en partie des mêmes hommes, l'idée de les fusionner ne tarde pas à surgir et est débattue longuement à partir de 1862 et 1863.
Ceux qui appuient l'idée d'une fusion, en attendent une simplification de l'administration financière, une réduction du coût d'impression pour une publication unique qui viendrait remplacer deux cahiers séparés - ce qui ne se vérifiera pourtant pas par la suite puisque des publications séparées continuaient à paraître - et encore la naissance d'un "esprit de rivalité" entre les différentes sections, "propice à la recherche". Mais il y a aussi des opposants à une fusion, notamment le Dr. Neyen, qui n'y voit qu'un "amalgame indigeste d'occupations et de buts hétérogènes" qui ne pourra que nuire à toutes ces sociétés sans profiter à aucune.
Toutefois, le principe de la fusion est finalement accepté par la Société Archéologique ainsi que par la Société des Sciences médicales (fondée en 1964) qui s'était jointe entre-temps aux débats, le 27 mai 1866, et par la Société des Sciences naturelles le 14 août 1866. Une commission composée de délégués des trois sociétés commencent alors les travaux d'élaboration d'un statut organique et d'un règlement d'ordre intérieur qui seront achevés en octobre 1867 et finalement approuvés par le Ministre d'état le 24 octobre 1868.
Encore une fois, le moment historique prend une signification tout spéciale. Face aux prétentions territoriales de Napoléon III qui propose le paiement de 5 millions de florins au roi grand-duc Guillaume III en vue d'obtenir la souveraineté sur le Luxembourg - plans auxquels l'Allemagne et la Belgique s'opposent -, les grandes puissances européennes (France, Grande-Bretagne, Prusse, Autriche-Hongrie, Italie, Russie) réunies à Londres en mai 1867 déclarent le Luxembourg un Etat neutre sous la garantie collective de ces puissances. C'est d'ailleurs en vertu de ce traité que la forteresse de Luxembourg est démantelée et la garnison prussienne rentre finalement en Allemagne. La crise de 1867 - quand Guillaume III paraissait tout disposé à accepter la proposition de Napoléon III et les Luxembourgeois ne pouvaient "guère avoir confiance dans le maintien de [leur] existence nationale" - provoque, en fin de compte, une nouvelle relance de la conscience nationale. La fusion des trois sociétés est animé par l'esprit qui trouve sa meilleure expression dans une phrase du directeur-général des Finances, de Colnet-d'Huart, cosignataire de l'arrêté royal grand-ducal du 24 octobre 1868; "Au moment où notre patrie se trouve dégagée de tout lien qui l'unissait à des pays voisins, où elle est livrée à ses propres forces, tous les hommes de coeur et d'intelligence doivent redoubler d'efforts pour que le Luxembourg s'élève et se maintienne à la hauteur des nations qui l'entourent... Ce n'est donc qu'en réunissant toutes nos productions intellectuelles que nous pourrons produire dans le monde scientifique une impression qui nous soit favorable".
Il est donc crée une société sous le nom d'Institut royal grand-ducal (art. 1er du règlement organique annexé à l'arrêté royal grand-ducal du 24 octobre 1868, portant approbation de celui-ci). L'Institut est divisé en trois sections - Section des sciences historiques (qui sera appelé désormais "Section historique"), Section des sciences naturelles et mathématiques et Section des sciences médicales (art. 3 du règlement) qui correspondent aux anciennes Sociétés archéologique, des Sciences naturelles et des Sciences médicales respectivement. Le but de l'Institut - qui s'appellera Institut Grand-Ducal tout court, à partir de 1890, l'année dans laquelle l'union personnelle entre le Luxembourg et le Royaume des Pays-Bas prend fin avec la mort du roi grand-duc Guillaume Ill (4) - est "de cultiver les sciences, les lettres et les beaux-arts" en mettant les membres des trois sections à même "d'agir de concert, de se prêter un appui mutuel et de soigner davantage les intérêts communs à tous" ce qui aura en outre "l'avantage de faciliter au public l'accès des collections" (art. 1er du règlement). Chaque section a son administration, son budget et ses publications séparés (art. 6 du règlement), et les fonctions de président de l'Institut, qui est en exercice pendant un an (art. 9), sont remplies tour à tour par les présidents des différentes sections, d'après l'ancienneté de leur fondation (art. 10).
Quant aux collections, l'article 19 du règlement stipule que celles-ci et les bibliothèques des trois sections de l'Institut "sont conservées dans un bâtiment fourni aux frais de l'Etat. Bien que distinctes, elles sont réunies pour autant que possible dans un local commun, qui servira également aux séances de l'Institut et à celles des sections. Elles sont confiées à la garde des conservateurs et secrétaires des sections respectives."
Les conservateurs de la Société archéologique et de la Section historique:
- Dr. Antoine NAMUR (1845-1869)
- Dr. Jean SCHOETTER (1869-1870)
- Pr. Henri ELTZ (1870-1877)
- Pr. Dr. Nicolas VAN WERVEKE (1877-1909)
- L'Abbé Martin BLUM (1910-1915), nommé à titre provisoire
- L'architecte Joseph-Henri-Alois KEMP (1916-1926)
- Dr. Paul MEDINGER (1926-1939), (de 1923 à 1926, à titre adjoint)
- Dr. Joseph MEYER (1939-1965)
- Pr. Gérard THILL (1964-1990)
- Paul REILES (1990 - ....)
Les présidents de la Société archéologique et de la Section historique:
- François-Xavier WURTH-PAQUET (1845-1853)
- Jean ENGLING (1853-1874)
- François-Xavier WURTH-PAQUET (1875-1885)
- Jean ENGLING (1885-1888)
- Henri VANNERUS (1888-1894)
- le professeur PETERS (1895-1897)
- Le curé WOLFF (1897-1900)
- Pr. Hyacinthe SCHAACK (1901-1915)
- Arthur HERCHEN (1921-1931)
- Jules WILHELM (1931-1940)
- Nicolas MARGUE (1945 - ....)
C'est précisément le sort des collections qui préoccupe constamment les membres pendant les années à venir. Ces collections ne cessent de s'agrandir, notamment grâce aux dons de provenances les plus diverses et aussi à la suite de quelques acquisitions onéreuses, plus rares, il est vrai, en vertu des ressources financières très limitées dont disposent la Société Archéologique et l'Institut Grand-Ducal. Au début, le musée et la bibliothèque sont attachés à la bibliothèque de l'Athénée. L'espace disponible s'avère de plus en plus insuffisant.
En 1861, Namur écrit dans son rapport annuel: "Pour que nos collections puissent être convenablement utilisées, il est indispensable que tous les objets soient classés et disposées ou étalés de manière à ce quels puissent être vus sans déplacement... les locaux chez nous ne sont pas et ne peuvent être appropriés assez convenablement à un tel arrangement". Namur rêve d'un véritable musée national spacieux, bien meublé et organisé à l'exemple des pays voisins. "Alors nos collections ne serviront plus uniquement aux études des savants qui s'occupent de notre histoire, elles pourront avec succès devenir accessibles au public qui finira par prendre instinctivement intérêt aux monuments du passé." La réalité est autre: surtout les antiques qui demandent le plus d'espace, sont entassées sans ordre, sans possibilité d'en permettre une classification rationnelle, si bien qu'elles "y sont conservées du moins momentanément de la destruction". Les enseignants de l'Athénée ne sont pas non plus contents de cette cohabitation forcée. La bibliothèque se trouve au second étage du bâtiment dans une salle où les livres s'entassent jusqu'au plafond. Le musée est logé dans 4 autres salles - pour y accéder il faut passer par la bibliothèque scolaire dont les heures d'ouverture conditionnent donc l'accessibilité de la collection archéologique. La collection numismatique reste enfouie dans des armoires, étalée sur des tablettes superposées les unes aux autres. Au rez-de-chaussée un corridor obscur et étroit sert de lapidaire. En 1870, le président de la Section Historique, Jean Engling, voudrait acquérir une pierre historique, mais ne sait point où la placer, faute d'espace, à moins qu'elle ne soit logée transitoirement dans un coin du jardin de l'Athénée où se trouvent déjà d'autres antiques.
En 1873, une partie du lapidaire est transféré dans le magasin aux grains sur le plateau du Saint-Esprit évacué par la garnison prussienne. Si cela atténue momentanément le problème de l'encombrement de l'Athénée, il est vrai que la dispersion des collections présentent également des graves inconvénients.
Depuis 1880, on cherche de nouveaux locaux pour toutes les collections, et on les trouve au second étage de l'ancien Hôtel de Ville où elles occupent trois vastes salles et deux cabinets. Mais déjà en 1890, les collections doivent repartir, puisque l'ancien Hôtel de Ville est transformé en résidence du nouveau Grand-Duc (ce bâtiment sert encore de nos jours de Palais Grand-Ducal). L'Institut se voit obligé de louer, à ses frais, quelques pièces dans la maison Dagoreau, une maison privée, située dans la rue Philippe. Après des opérations de déménagement qui, selon le secrétaire-conservateur Nicolas van Werveke, prennent près de 400 heures, c'est-à-dire toutes les heures de loisir de celui-ci pendant 4 mois, van Werveke décrit la situation des collections dans des couleurs noires: "Hélas! Il n'existe pas de local où toutes nos richesses puissent être étalées et exhibées convenablement. Le musée lapidaire gît dans une casemate obscure et poudreuse; la bibliothèque se trouve dans une petite salle devenue insuffisante depuis longtemps; le musée est logé provisoirement au second étage d'une maison privée. Un tel état de choses est insupportable à la longue; et cependant nous n'espérons plus qu'on y mette fin et qu'on songera enfin à bâtir un musée convenable. Depuis longtemps on en parle mais on n'a fait qu'en parler."
En 1892, pratiquement toutes les collections sont transférées de nouveau dans l'aile reconstruite de l'ancienne caserne Vauban au quartier du Pfaffenthal, dans la basse-ville, appartenant à la manufacture de tabacs Wahl et Reining. Les conditions n'y sont pas des meilleures: "Les objets les plus disparates sont entassés dans la même salle, d'autres moins heureux attendent depuis des années qu'on vienne les déballer". Ce n'est pas étonnant que dans ces années-là, la publication des inventaires concernant les nouvelles acquisitions laisse beaucoup à désirer et devient de plus en plus irrégulière: de telles conditions ne permettent pas un travail continu et systématique, et encore moins l'élaboration d'un inventaire complet, réclamé pourtant déjà par Antoine Namur qui écrit dans son rapport annuel de 1858: "Bien que la réunion des rapports annuels nous donne un relevé synoptique des acquisitions principales ..., il serait à désirer que nos ressources pussent nous permettre de publier, à des époques indéterminées, le catalogue systématique des diverses subdivisions de notre Musée et d'accompagner le catalogue raisonné du dessin des objets principaux." Du reste, il faudra attendre encore plus de 100 ans pour voir le premier catalogue raisonné, publié seulement en 1969 - et encore. Dans ces conditions, il ne peut pas non plus surprendre qu'il y ait aujourd'hui au MNHA un grand nombre d'objets de provenance inconnue et dont la date d'entrée aux collections de la Section Historique ne peut être déterminée avec exactitude.
En 1914, rien de nouveau quant à la situation lamentable des collections, comme le constate le Dr. Graf, chargé officieusement d'une inspection des locaux: "Les rares vitrines dont le musée dispose sont surchargées. La sécurité laisse tout à désirer. De nombreuses pièces ne sont pas exposées, mais se trouvent encore dans l'emballage où elles ont été mises dans le temps et sont destinées de cette façon à pourrir quelque part dans un coin humide. La confiance des donateurs s'en va de cette façon! Le plus grand mal est qu'on ne trouve pas de registre ou d'inventaires qui permettraient d'établir les responsabilités en cas de détérioration ou de disparition d'objets." En 1918, une partie des collections est forcée à déménager à nouveau puisque l'ancienne caserne de cavalerie est occupée, au lendemain de la première guerre mondiale, par les troupes alliées.
En 1892, le Ministre d'Etat mentionne, pour la première fois, l'idée de la construction d'un musée national, et demande de renseignements sur la dimension des collections au secrétaire-conservateur van Werveke. Toutefois, les choses ne progressent point, et pendant les années suivantes, on en reste au stade préparatoire. En 1918, est institué un "jury de concours pour la construction d'un musée et d'une bibliothèque" qui attribuera des prix à deux projets qui resteront, tous les deux, dans le tiroir.
Le premier pas décisif pour l'installation d'un musée national n'est donné qu'en 1922 quand, sur proposition de Joseph Bech (1887-1975), membre du gouvernement, l'Etat achète l'immeuble Collart-de Scherff, située au Marché-aux-Poissons, pour la somme de 520.000 francs, afin d'y loger le musée archéologique ainsi que le musée d'histoire naturelle, qui de cette manière retourneront enfin à la haute ville, dans un des plus vieux quartiers de celle-ci: en deçà de la première enceinte de la bourgade médiévale, à l'endroit où passait la voie romaine d'Arlon à Trèves.
L'immeuble Collart-de Scherff est une maison de maître du 19e siècle ayant remplacé plusieurs maisons antérieures. Paul de Scherff (5) l'avait fait construire vers 1864; après une incendie en 1888, la maison est reconstruite. Il fallait toutefois procéder à d'importants travaux de transformation et d'aménagement en intégrant également deux immeubles voisins dans le complexe, afin de l'adapter à son nouvelle destination de musée. Une "Société des Amis des Musées" est fondée en 1926, sous la présidence de Joseph Bech, en vue "d'obtenir [des] pouvoirs publics la construction, resp. l'aménagement d'immeubles appropriés pour toutes nos collections publics..." Pourtant, les travaux d'aménagement ne progressent que lentement puisqu'ils sont "hérissés de difficultés. Il s'agit de faire un ensemble d'une série de maisons différentes, formant un bloc de 1 000 m2. Depuis le 1er août 1929, 2500 m2 de sol rocheux ont été enlevés sous les édifices". jusqu'en 1937, les dépenses de transformation s'élèvent à 6 millions de francs et les travaux ne sont achevés qu'en 1939, année du Centenaire de l'indépendance nationale.
Une toute autre question est le régime applicable aux collections de l'Institut Grand-Ducal et les modalités de leur transfert au nouveau musée. Il s'agit notamment de savoir qui a les droits de propriété sur les objets de la collection. Ce point n'avait jamais été tranché - d'aucuns prétendent que les objets sont propriété de l'Etat ou du gouvernement puisqu'ils ont été acquis moyennant des subsides publics. Leur transfert au nouveau musée ne poserait donc aucun problème juridique. L'Institut et avant lui la Société Archéologique se sont toujours opposés à ce point de vue, en référant notamment le grand nombre d'acquisitions par don. e n'est qu'après de négociations prolongées que la Section des sciences historiques adopte, dans sa séance du 11 octobre 1927, à l'unanimité des voix des membres effectifs présents, un nouveau régime de ses collections. Puisque ce régime est toujours en vigueur, même de nos jours, Il faudra l'analyser de façon un peu plus détaillée:
La Section y reconnaît expressément "que l'Etat a assumé une forte dépense du chef de l'acquisition de l'ancienne maison Collart-de Scherff, qu'il devra faire face à des dépenses plus élevées pour la mise en état, l'aménagement et l'entretien de cet immeuble. Comme ces sacrifices, se chiffrant par millions, n'auront leur plein sens que du moment que le bâtiment sera pourvu de collections dignes d'un musée national et dont l'Etat devra prendre à charge la responsabilité en même temps que les frais de conservation, la section historique veut, quant à elle, rendre possible la réunion des diverses collections dans un cadre approprié, afin de les rendre facilement accessibles au public... Pour ces considérations, la section historique, désireuse de concilier sa mission statutaire avec les exigences sainement entendues de l'intérêt général, a décidé de remettre à l'Etat les collections qui lui appartiennent et de donner en dépôt à l'Etat les collections de la section historique, pour autant qu'il s'agit d'objets de musée, ainsi que tous objets qu'elle acquerra à la suite pour son compte."
"Toutefois ce dépôt est subordonné aux conditions et modalités suivantes:
1. - Les acquisitions et les fouilles se feront par ordre du Gouvernement et sous le contrôle direct de la section historique.
2. - Le dessaisissement des collections aura logiquement pour conséquence que l'Etat désormais nommera et rétribuera le conservateur.
Néanmoins le Gouvernement. avant de procéder à la nomination, demandera les propositions de la Compagnie.
3. - ... Le conservateur, annuellement, adressera à la section historique un rapport sur sa gestion; ce rapport paraîtra dans les publications de la section historique.
4. - L'Etat installera les collections qui lui seront ainsi confiées en dépôt ... dans la maison Collart-de Scherff ou dans tout autre bâtiment approprié, en ayant soin de les conserver intactes, en particulier il ne pourra ni disperser les objets qui les composent ni les confondre avec d'autres collections; il ne pourra ni aliéner tout ou partie des collections, ni s'en dessaisir en vue d'une administration différente de celle prévue au présent arrangement.
5. - Les collections acquises ultérieurement par l'Etat pourront être logées dans les mêmes pièces où se trouvent les collections de l'Institut, après avoir été déterminées spécialement; elles appartiendront à qui de droit.
...
7. - Les collections seront toujours accessibles à la section historique et à ses membres individuellement, dans l'intérêt de leurs travaux et recherches.
....
9. - ... Des changements au présent arrangement ne pourront être faits que d'un commun accord entre le Gouvernement et la section historique."
C'est justement la nomination du conservateur dont traite le point 2, qui crée de divergences entre la Section et le Gouvernement, dans les années 30. La solution trouvée consiste dans l'accumulation des postes: le directeur du Musée est coopté membre effectif de la Section historique pour laquelle il assume la charge de conservateur.
Le transfert des collections de la Section historique au nouveau musée avait finalement commencé en été 1937. L'inauguration du musée était prévue pour la mi-septembre 1939. Joseph Meyers, qui avait assumé la charge de conservateur après le décès de Paul Medinger survenu le 28 septembre 1939, raconte qu'il était en train de finir les premières vitrines - qui contenaient les fibules les plus intéressantes de l'époque romaine et de l'époque franque - , quand un contrordre gouvernemental l'arrêta net dans son travail: "il fallait vider toutes les salles et descendre toutes les objets dans les caves, pour les mettre là à l'abri de toutes attaques éventuelles aériennes ou de tout autre danger de guerre." Résultat: le musée reste fermé jusqu'après la guerre. La Section historique est dissoute par l'occupant allemand, par décret du 22 avril 1941, et ne renaît qu'à la libération en 1944. En 1940, les salles du Musée furent occupées pendant quelque temps par des services de la Wehrmacht - peu après, le Dr. Vogler, "Museumspfleger der Rheinprovinz" (conservateur des musées de la province du Rhin), conçut des plans grandioses pour un important Musée régional au Luxembourg lequel exigerait un vaste agrandissement du bâtiment. Tous ces plans menaient à rien, à la suite d'une interdiction générale de toute construction, en 1942 (et l'on note encore une pointe de regret dans les rapports sur l'échec de ces plans, en vertu de la grande pénurie d'espace avec lequel le Musée se débattra dans les années à venir et même encore de nos jours).
Le lendemain de la guerre, le Musée fut partiellement ouvert au grand public, pour la première fois en mars 1945, par une exposition de dessins-projets de timbres-poste. En avril 1945, il exposa un choix de ses poteries. L'ouverture proprement dite du Musée fut retardée j'usqu'en 1949, parce que les crédits nécessaires pour les travaux d'achèvement des salles n'étaient pas disponibles. Et même en 1949, trois étages sur cinq n'étaient toujours pas achevés, faute d'argent. Mais ce fut le début de l'activité régulière du Musée d'Histoire et d'Art lequel, conjointement avec le Musée d'Histoire Naturelle, est partie des Musées de l'Etat. En 1988, il devient autonome, conformément aux dispositions de la loi du 28 décembre 1988 portant réorganisation des Instituts culturels de l'Etat et s'appelle désormais Musée National d'Art et d'Histoire (MNHA).
Le régime des collections est toujours celui esquissé ci-dessus: une partie importante des collections est propriété de la Section historique de l'Institut Grand-Ducal et se trouve au MNHA en régime de dépôt.
Parmi ces objets, et à la suite des informations incomplètes concernant ceux-ci, on trouve un certain nombre avec la seule indication "provenance inconnue". Il y a donc des objets provenant des collections de la Société archéologique et de la Section historique qui sont entrés au MNHA sans être accompagnés d'un inventaire ou d'une description appropriés. Par contre, il y en a des objets qui apparemment sont entrés dans les collections de la Société Archéologique, conformément aux rapports du conservateur publiés dans les volumes des PSH, mais qui n'ont pas pu être identifiés dans les collections du MNHA parce qu'ils étaient simplement mentionnés sans aucune description, illustration ou indication supplémentaire. Ainsi, le catalogue des bronzes figurés de l'époque romaine, établi en 1971, réfère 11 statuettes, entrées dans les collections de la Société archéologique entre 1851 et 1914 et qui n'ont pas pu être retrouvées ou identifiées dans les collections du MNHA. De la même manière, Raymond Weiller constate que, parmi les 57 intailles romaines conservées au MNHA, non moins de 18 sont de provenance inconnue: "Ce chiffre relativement élevé s'explique par le fait que la publication - si publication il y a eu - est beaucoup trop sommaire pour permettre l'identification des dites pièces; certaines autres sont apparemment perdues." Eugènie Wilhelm se réfère également aux difficultés lors de l'élaboration du catalogue des pierres sculptées et inscriptions de l'époque romaine (1974): "parmi le millier de pierres datant de diverses époques, et dont l'emplacement au Musée était dû au gré du hasard et de l'espace disponible, une demi-douzaine portait un numéro d'inventaire. Il n'existait aucun catalogue des entrées qui ait permis de dresser l'inventaire de nos pierres: il a fallu procéder à une reconstitution laborieuse et créer le fichier susceptible de servir de base au présent catalogue. Le manque de données concernant le lieu de provenance de beaucoup de nos fragments importants et l'incertitude quant à leur attribution à tel ou tel type de monument, constituent hélas! des lacunes inévitables."
note 1:L'Athénée est le successeur du vieux Collège des Jésuites, ordre qui fut supprimé par la bulle du 21 juillet 1773. Pour combler le vide laissé de ce fait dans l'enseignement, furent créés dans plusieurs villes des Pays-Bas autrichiens, inclus le Luxembourg, des collèges-pensionnats dont les frais étaient supportés par le trésor public (d'Huart: Les programmes d'études de l'ancien collège et de l'Athénée du Luxembourg 1603-1903. Luxembourg, 1904, p. 31). Lors de la réorganisation de l'enseignement supérieur et moyen en 1815, un collège dans chacune des provinces méridionales du royaume des Pays-Bas fut transformé en athénée, c'est-à-dire un collège privilégié "dont l'enseignement serait plus étendu et qui aurait pour but de propager généralement le goût et les lumières parmi toutes les classes de la société". Il y avait de telles athénées à Luxembourg, Bruxelles, Maastricht, Bruges, Tournai, Namur et Anvers (d'Huart, op. cit., p. 51). A Luxembourg, l'athénée occupait les bâtiments du collège jésuite, à côte de l'actuelle cathédrale, jusqu'en 1965, (d'Huard. op. cit. p. 51) lorsque l'actuelle Bibliothèque Nationale vint occuper les lieux.
note 2: A partir de 1868, les rapports du conservateur et les inventaires se suivent à un rythme plus irrégulier, l'archéologie perdant quelque peu sa place prioritaire au sein de la Société qui commence à s'ouvrir plus largement à I'histoire en général, ce qui se reflète également dans la nouvelle dénomination de la Société transformée en Section historique de l'Institut Grand-Ducal. Les publications de la Société sont citées habituellement sous le sigle "PSH" (=Publications de la Section Historique) lequel logiquement ne devrait s'appliquer qu'à partir de 1868, année de transformation de la Société en Section Historique. Toutefois, la numération est continue, à partir de 1846 jusqu'à nos jours, en dépit des changements de dénomination et de statut de l'organisme en question, raison pour laquelle cet usage s'est généralisé.
note 3: En 1767, les 3 frères Boch avaient quitté leur manufacture à Audun-le-Tiche en Lorraine, pour s'établir à Septfontaines au Luxembourg où l'on fabriquait de la faïencerie jusqu'en 1957 (depuis 1855 sous la marque Villeroy & Boch). Jean-François est le fils de Pierre-Joseph Boch, l'un des trois frères; il avait ajouté le nom de son épouse Rosalie Buschmann au sien dans sa signature.
note 4: Guillaume III est décédé sans laisser d'héritier mâle. Le trône royal des Pays-Bas passe à sa fille Wilhelmine, tandis que le Luxembourg assiste à un changement de dynastie, avec l'accession à la couronne grand-ducale d'Adolphe, duc de Nassau-Weilbourg.
note 5: Né à Francfort en 1820. Son père était F. H. W. von Scherff-Arnoldi, envoyé du Roi Grand-Duc auprès de la Diète allemande. Paul de Scherff, avocat, arrive au Luxembourg en 1840 et s'y fixe. Il épouse Marie Pescatore; ce sont les frères Pescatore qui possédaient un bloc de bâtisses au Marché-aux-Poissons. Paul e Scherff est mort en 1894. La liaison avec la famille Collart passe par sa fille Louise qui épousa Jules Collart.