2.1. La collection Mansfeld

La première collection d'antiquités au Luxembourg dont nous avons connaissance est celle du gouverneur Mansfeld dans la deuxième moitié du 16e siècle. Mais il ne s'agit pas d'antiquités nationales proprement dites - d'autant plus qu'on ne peut pas parler d'une nation luxembourgeoise à cette époque. Le Luxembourg n'est que la province la plus méridionale des Pays-Bas espagnols, quelque peu isolée et mise à part, il est vrai, puisque séparée des autres provinces par la principauté ecclésiastique de Liège - ce qui, en fin de compte, renforcera son particularisme. Le souverain, en l'occurrence Charles Quint et plus tard Philippe II, se fait représenter par un gouverneur qui, pour la plupart des cas, est quelqu'un venu de l’extérieur au Luxembourg.

C'est le cas de Mansfeld (1517-1604), qui est originaire de l'Allemagne et lié à la noblesse néerlandaise par son premier mariage avec Marguerite de Bréderode, en 1542. Pierre-Ernest, comte et plus tard prince de Mansfeld, est nommé gouverneur des Pays-Duché de Luxembourg et Comté de Chiny en 1545, une fois chassées les troupes françaises qui avaient occupé la ville de Luxembourg en 1543. Mansfeld - qui a une carrière militaire et administrative mouvementée, à l'image de ce siècle tout aussi mouvementé - s'insère dans la tradition des grands princes de la renaissance, des collectionneurs qui rassemblent aussi bien des objets de l'antiquité que des beaux-arts pour orner leur jardins et palais. Depuis 1563, Mansfeld fait construire un grand palais à Clausen, faubourg de la basse ville. Ses collections, notamment les pierres sculptées qu'il rassemble - dont des spoliti provenant de la fortification de l'antiquité tardive à Arlon - attirent l'attention des contemporains, tels que du géographe Abraham Ortelius (1527-1598) qui visita le palais en 1575 ou de J.-J. Boissard (1528-1602) lequel y copia neuf inscriptions antiques lesquelles Janus Gruter publia dans son Thesaurus (Heidelberg, 1603). Braun et Hogenberg insérèrent une vue de la ville de Luxembourg, du palais Mansfeld et du monument d'Igel (village allemand situé à cette époque encore sur territoire luxembourgeois) dans l'ouvrage Civitates Orbis Terrarum publié 1598 à Cologne. Quant à cette fameuse colonne d'Igel (monument funéraire de la famille des Secundinii du 3e siècle), Mansfeld avait même l'intention de démonter ce monument de 23 m de haut pour le faire déplacer à Clausen, mais n'y réussit pas.

Les informations les plus détaillées sur la collection Mansfeld nous sont parvenues toutefois par la famille Wiltheim, notamment par les frères Jean-Guillaume et Alexandre.

2.2. La famille Wiltheim: les frères Jean-Guillaume et Alexandre

Jean Wiltheim, le père, (1558-1636), était au service du gouverneur Mansfeld dont il fut le secrétaire particulier, et exerça, depuis 1580, des fonctions au Conseil provincial (organisme suprême de l'administration qui assiste le gouverneur dans ses fonctions). Il est donc naturel que ses enfants connaissaient le palais de Clausen et la collection d'antiquités.

Jean-Guillaume (1594-1636), le quatrième enfant de Jean, entra dans la Compagnie de Jésus en 1612 et fut professeur à Fribourg-en-Brisgau et à Luxembourg, où les Jésuites avaient inauguré un collège en 1603). Jean-Guillaume Wiltheim rédigea une Historiae Luxemburgensis antiquariarium disquisitionum partis primae libri tres, vers 1629/1630, dans lequel il décrit le palais et ses collections.

Son frère Alexandre (1604-1684), le plus jeune des 10 enfants de la famille Wiltheim, entre également dans la Compagnie de Jésus, en 1624. Après la mort de son frère Jean-Guillaume, il annote le manuscrit de celui-ci en corrigeant également les copies d'inscriptions. Il nous décrit également le palais Mansfeld dans son chef-d'oeuvre, Luciliburgenisia Romana, un manuscrit, rédigé en latin, de quelque mille pages avec des dessins intercalés et accompagné d'un album regroupant les figures des Luciliburgensia (Delineamenta ou Delineationes), dont la première édition imprimée, mais peu fiable, date de 1842. Une édition complète et scientifique est actuellement en préparation par M. Charles-Marie Ternes.

2.3. Luciliburgensia Romana

Le Luciliburgensia est, aux yeux de Jean Krier et Gérard Thill du MNHA, "pour ainsi dire le premier répertoire archéologique de notre région, d'une grande valeur documentaire, d'autant plus que la grande majorité des trouvailles décrites par le Père Alexandre n'existent plus aujourd'hui La méthode scientifique, scrupuleuse et consciencieuse, voir moderne, fait encore l'admiration des archéologues du XXe siècle." Alexandre Wiltheim est ainsi le doyen ou précurseur de l'archéologie luxembourgeoise proprement dite. Il se base sur les recherches qu'il effectue lui-même sur le terrain, en se déplaçant aux différents endroits pour y voir les monuments de ses propres yeux, en distinguant ce qu'il a vu de qu'on lui a raconté. Sa devise est bien odio fabularum, les mots qu'il utilise pour énoncer son programme de travail, dans la préface de l'oeuvre. Citons-le dans la traduction de Charles-Marie Ternes: "C'est par dégoût des historiettes au moyen desquelles des gens dépourvus de culture ont déshonoré ma patrie, que j'ai d'abord entrepris le présent ouvrage.... ). Il s'agira donc de montrer les vrais noms des localités de notre patrie, ses vraies origines. (... Il faudra aussi évoquer les fleuves, les voies consulaires, les pagi, les camps et les fortifications des Romains et les villas anciennement découvertes, un nombre aussi grand que possible de monuments ... Si j'ai exprimé une opinion, si j'ai fait quelque conjecture, si j'ai deviné, accepte cela comme opinion, comme conjecture, comme fruit de mon imagination. Si, par contre, j'ai affirmé quelque chose, si j'ai fait une assertion, si j'ai donné des choses pour certaines voire indubitables, ou bien crois-moi, ou bien, si tu n'es pas d'accord, prouve que je me trompe ou énonce des vérités meilleures".

Alexandre Wiltheim ne se borne pas è décrire la collection Mansfeld, mais réunit autant d'éléments que possible sur les antiquités du pays. Il nous donne même une description d'une route romaine, prés de Dalheim y inclus la section verticale. Il décrit également les pierres retirées de l'enceinte fortifiée Arlon lors de sa démolition en 1671 et dont un certain nombre ont trouvé le chemin vers le Luxembourg.

L'oeuvre de Wiltheim est donc d'une grande importance, même aujourd'hui, et constitue toujours une source importante pour l'archéologie locale - soit par la description et les dessins de pièces qui ont disparu, soit par l'indication de la provenance de pièces qui se trouvent aujourd'hui au Musée, soit par la possibilité de comparaison de ces pièces, mal conservées, détériorées par l'érosion et les siècles, avec ce que Wiltheim a encore pu voir et constater quand ces pièces étaient encore bien mieux conservées.

2.4. La collection des jésuites

Après la mort de Mansfeld, le palais de Clausen n'est plus entretenu et tombe bientôt en ruine. La fameuse collection se perd ou est dispersée rapidement. Les peintures et les monuments - mais apparemment sans les antiquités - devaient aller en Espagne puisque Mansfeld les lègue dans son testament directement au souverain (et on n'est même pas sûr si vraiment une partie de la collection a été transférée ou non vers l'Espagne). Une partie de la collection des antiquités est installée désormais dans la bibliothèque et les jardins du collège des jésuites lequel avait été fondé en 1603, une autre partie paraît avoir passé d'abord par les Jardins de Christophe Binsfeld (le procureur général auprès du Conseil provincial qui avait épousé Maria Wiltheim, une des 5 soeurs d'Alexandre et de Jean-Guillaume) avant d'être recueillie également au collège des jésuites, parés la mort de Binsfeld.

Mais après la mort d'Alexandre Wiltheim, c'est le désintérêt général qui s'installe. Les pierres antiques ont utilisées lors de la construction d'une nouvelle aile du collège, ou bien, selon d'autres auteurs, enterrées dans le jardin du collège. Jean Engling écrit même en 1853: "Um sich lästiger Besuchungen und häufiger Schulstörungen zu überheben, warfen die Patres die einen ihrer Antiken in die Fundamente ihres neuen Klosterflügels, und verschleuderten die anderen nach allen Seiten hin." On peut bien se demander sur quoi Jean Engling se base pour attribuer un tel motif aux pères jésuites. Toutefois, le fait d'avoir réutilisé les pierres - ce qui a été vivement controversé entre les auteurs modernes dont certains y voient de la pure propagande anti-jésuite - paraît être véridique, en considérant dans quelles circonstances et où certaines de ces pierres ont été redécouvertes aux 19e et 20e siècles.

cf.sur ce site: Alexandre Wiltheim sur Mamer